jeudi 10 juillet 2014

Peintres et bâtiments : Soulages, Lurçat et Cueco


Quand on passe quelques jours à la campagne, où que l’on soit en France, à portée de la main, une belle exposition, un beau musée s’offrent à nous. L’Aveyron, le Lot et la Corrèze sont, par exemple, des départements où il est agréable de séjourner et de constater que la culture en région, lorsqu’elle est portée par de vraies ambitions et des personnalités de talent (artistes, architectes, conservateurs, commissaires d’exposition…) égale celle de Paris. Entendons-nous bien, une offre artistique et littéraire comme celle que propose Paris n’a pas son équivalent dans notre pays – loin s’en faut – mais partout ailleurs en France se tiennent, surtout en été, des expositions de qualité (dans des musées, des châteaux ou autres bâtiments anciens, contemporains ou réhabilités), qui rivalisent avec Paris. En voici la preuve avec Pierre Soulages à Rodez (Aveyron), Jean Lurçat à Saint-Céré (Lot) et Henri Cueco à Uzerche (Corrèze). Les bâtiments qui abritent ces œuvres d’art les valorisent. Ils méritent aussi notre attention.

En voiture, de Rodez à Saint-Céré, compter environ deux heures. Ne pas manquer de s’arrêter à Decazeville pour voir, en l’église Notre-Dame, le chemin de croix de Gustave Moreau. De Saint-Céré à Uzerche, prévoir une heure et demie. Ce ne sont que des indications, car la beauté des lieux traversés et des paysages incite à flâner et donc à prendre son temps…



Pierre Soulages à Rodez : un parcours en trois temps



A l’accueil de l’office du tourisme de Rodez on ne cesse de le dire à longueur de journée. Avant la visite du musée Soulages, il est conseillé de voir le musée Fenaille, puis, après sa visite, de se rendre à l’abbatiale de Conques, située à une petite heure, par des petites routes.

Puisque les statues-menhirs présentées au musée Fenaille ont fait partie des influences de Soulages, ou du moins des œuvres d’art gravées dans sa mémoire de jeune Rodézien, il faut bien sûr visiter ce musée (avant ou après le temple du Maître, le « pèlerinage » suggéré n’a au fond pas de sens !) Ces pierres sculptées, qui sont des représentations humaines, parlent, si on veut bien les écouter. Elles sont admirables.

Après cette brillante entrée en matière, le musée Soulages, situé sur un long parvis réaménagé et bordé de pelouse, étonne – pour le moins. 


Musée Soulages, Rodez (Aveyron)





Dire que le bâtiment conçu par des Catalans (« RCR arquitectes ») est beau, on n’ira pas jusque là. Si le premier coup d’œil à cet ensemble de structures est donné en arrivant du bas de la ville, on dira même que ces masses cubiques et rectangulaires trempées dans un acier d’aspect rouillé sont, pour nous, vraiment laides. En revanche, si l’on distingue le lieu depuis l’esplanade, autrement dit l’entrée du musée, les formes, ici moins imposantes, se fondent mieux dans l’environnement général. Et l’on se met alors presque à les adopter, ainsi que leur manière et leur matière. Au-delà de cette impression extérieure globale, qui reste malgré tout mitigée, l’intérieur, en général, et les salles d’exposition, en particulier, sont pleinement convaincants. Du sol au plafond, le noir domine. L’acier nage dans son élément. 



Quant à l’œuvre, c’est une rétrospective qu’il est proposé de voir – ou de contempler, pour les fervents admirateurs du peintre français. Dans ces salles, vastes et hautes, conçues pour de grands formats, les grandes toiles font naturellement sensation. 

Musée Soulages, Rodez (Aveyron)


Les autres jouent aussi fort bien leur musique grâce à un accrochage parfait. Il faut saluer en cela le travail de Benoît Decron, directeur plein d’idées des musées de Rodez. Après la visite de ce qui s’impose désormais comme le navire amiral de l’œuvre soulagesque, les moins partisans de cet art sortent convertis. Dans ce lieu un peu monacal, centré sur lui-même, et où tout aspect vers l’extérieur qui pourrait distraire l’esprit est banni, la communion s’effectue…

Musée Soulages, Rodez, projets pour vitraux de l'abbatiale de Conques



Pour en finir avec ce parcours Soulages, l’abbatiale de Conques mérite elle aussi que l'on s’adonne au tourisme en Aveyron. Et si l’on n’est pas fou – doux euphémisme ! – des vitraux faits à partir des projets du peintre (au musée Soulages, la salle qui présente ces maquettes, la seule claire, presque blanche, est une réussite), l’abbatiale en elle-même, mais aussi son Trésor de Sainte-Foy, datant du 9e siècle, laisseront béat d’admiration.



Le château-atelier de Jean Lurçat à Saint-Céré


Château de Saint-Laurent-les-Tours, ancienne maison-atelier de Jean Lurçat (Lot)


De Saint-Céré, on ne voit que lui, le château. Il projette sur la cité lotoise, le jour, l’aura de son ancien propriétaire, la nuit, l’ombre de ses tours éclairées. Et pour cause. Il n’est pas situé à Saint-Céré même, mais juste à côté, au sommet de la commune de Saint-Laurent-les-Tours qu’il domine, comme toutes les vallées environnantes. Là, le maître des lieux, Jean Lurçat (1892-1966), a, vingt années durant, créé. Il a aussi reçu tout un aréopage de personnalités, comme Picasso et Prévert, qui avaient la curiosité de découvrir l’artiste en son royaume. Un canapé rouge écarlate offert par Christian Dior symbolise, en ce château-musée-atelier, l’ensemble de ces visites.



Le château et ses tours sont les vestiges d’un ancien oppidum. Il fut pendant longtemps la propriété de la famille des Turenne avant d’être acquis par Louis XV. Il connut ensuite abandon, puis remaniements, jusqu’à ce que Jean Lurçat l’achète en 1945 pour en faire son point d’ancrage. Il ne cessa, cependant, de le quitter, car des voyages et des expositions de part le monde le tenaient souvent éloigné de la France, mais c’était toujours pour mieux y revenir. Dès qu’il le vit, d’instinct, l’artiste avait senti combien ce lieu unique et singulier favoriserait son inspiration. Il en fut ainsi.



Le château-atelier de Jean Lurçat est tourné vers l’extérieur, autrement dit la campagne environnante, qu’il domine de sa superbe, proposant des perspectives à couper le souffle. La meilleure publicité pour vanter le Lot est peut-être ici ! C’est ce qu’ont pensé sans doute les édiles du Conseil général du département lorsque, grâce à Simone Lurçat, ils ont pu racheter ce lieu et en faire ainsi l’une des plus belles maisons d’artistes accessibles au public.


Tout au long de sa vie, Jean Lurçat a beaucoup créé. A la fois peintre, dessinateur, graveur, illustrateur, céramiste, mosaïste, c’est pourtant dans le domaine de la tapisserie qu’il a essentiellement bâti sa renommée. Et c’est ici, en ce château de Saint-Laurent-les-Tours, que quelques-uns de ses plus beaux cartons de tapisseries naquirent, exécutés ensuite par les maitres tapissiers d’Aubusson qui trouveront un nouvel élan grâce à lui. 

  

 

Les salles mêmes du château ont inspiré Lurçat qui en a peint les plafonds. Partout des étoiles, des oiseaux, des poissons, des coraux… Aucune des pièces n’a la même dimension. Dans l’une, tout en longueur, on sent que l’artiste a pris ses aises pour travailler. De grandes tapisseries y sont présentées. Qu'elles soient sur fond noir, jaune ou bleu, elles éclatent de présence et de couleurs. Dans d’autres salles, plus intimes, on découvre des céramiques (vases, pichets, assiettes, bougeoirs…) qui montrent une faculté d’invention étonnante, sans oublier un merveilleux nuancier pour céramique qu’aimait l’artiste. C’est là, dans l’un de ces coins plus secrets du château-atelier, qu’une grande fenêtre embrasse un paysage à perte de vue. Les contemplateurs seraient capables d’y passer leur vie. 


Vue depuis l'atelier de Jean Lurçat


Cette maison d’artiste a aussi pour vocation de présenter chaque année un aspect différent de l’art de son ancien propriétaire. Au cours de l’été 2014, c’est « La peinture de Jean Lurçat, collections secrètes » qui est dévoilée. Un ensemble de toiles et de gouaches parmi les plus rares dans la production du peintre, notamment celles des années 1920 et 1930. Natures mortes, personnages fantasques, scènes oniriques, quelques-unes des meilleures pièces de Jean Lurçat sont là. Une plaquette signée Gérard Denizeau accompagne cette exposition. Chaque amateur d’art se doit un jour de grimper jusqu’au nid d’aigle de Jean Lurçat pour y saluer l’ancien maitre des lieux qui repose tout près, dans le cimetière de Saint-Laurent-les-Tours.



Henri Cueco à Uzerche ou Retour au bord de la Vézère



Il n’a malheureusement pas pu assister au vernissage de l’exposition qui lui est consacrée cet été par sa ville natale, Uzerche. Sa santé l’en a empêché. Henri Cueco, né en 1929, est pourtant honoré par sa ville à travers une grande exposition qui inaugure un nouvel espace d’art contemporain assez impressionnant : la Papeterie. 
 
La Papeterie, Uzerche (Corrèze)

Uzerche, en Corrèze, se situe sur la route qui mène de Brive à Limoges. La ville est accessible par route, autoroute ou même par le train, pour qui aime la vraie flânerie, s’offrir des rêves éveillés. La cité, toute en longueur, surplombe une rivière, la Vézère, et fait face à un groupe de maisons serrées les unes contre les autres, sans doute pour mieux se réchauffer en hiver. Dans sa longueur, partout des tours et des tourelles, des hôtels, particuliers ou de tourisme, des toits d’ardoise, des pierres brunes, plus souvent grises. Du caractère. C’est sans doute pour cela qu’il n’en a pas manqué dans sa vie, Henri Cueco, qui, avant de devenir l’un des principaux représentants de la Figuration narrative, eut dans ses jeunes années pour horizon ces murs épais en haut, cette eau qui coule en bas.

La Vézère ! Ce n’est pas une rivière commune que celle qui donne le nom à une qualité de papier : le papier Vézère, un fort papier d’emballage, appelé aussi papier paille, bistre ou couché. C’est Cueco, en artiste, en poète, qui lui donna ce nom, ce même Cueco qui le transforma en feuilles d’or à travers les dessins qu’il fit sur ce support et qui sont précisément l’objet de cette exposition présentée cet été à Uzerche : « Henri Cueco, Papier Vézère ». Tout se tient. L’enfant retrouve ses jouets, ses vergers, ses pierres, ses insectes, son environnement, ses états de grâce. Tout se tient d’autant plus, et jusqu’au bout, que ce lieu au nom étrange où les œuvres de l’artiste sont exposées, la Papeterie, est une ancienne usine qui fabriquait notamment ce papier que Cueco nomma Vézère. Comment être plus en osmose en ce lieu que cet homme avec ce papier, cette usine et cette ville ? Même absent, son âme flotte en ces salles d’expositions, sa présence est bien là.

Cette ancienne usine est habilement transformée par Jean-Michel Wilmotte. Quelques vestiges du passé ont été conservés. Ils montrent, en contrebas, d’énormes anciennes machines d’imprimerie, monstres d’industrie, devenues si l’on veut sculptures. Le parcours de l’exposition est à la fois curieux et agréable à suivre. Pour en effectuer le chemin, on a l’impression de longer des coursives. 



Intérieur de La Papeterie, Uzerche (Corrèze)


Il ne sera peut-être pas toujours facile aux artistes qui seront présentés ici de réaliser, pour occuper tout l’espace, une importante quantité d’œuvres de formats horizontaux. Et de grands formats, si possible. En effet, ce sont les murs de ce vaste lieu – qui descend en pente douce vers un sous-sol lumineux – et non son centre, vaste espace éventré, qui accueillent les œuvres. Cette lente descente qui longe les tableaux, sur ces coursives, est délimitée par une rampe qui ne permet donc pas un grand recul, mais peu importe lorsqu’un bon choix d’œuvres est effectué. Une fois arrivé en bas, après l’insensible descente, on découvre de plus grands formats. On est alors au fond du bâtiment auprès d’une surface vitrée qui apporte la lumière naturelle si précieuse à l’éclairage des tableaux. On ne sait si tous les artistes réussiront vraiment bien à se fondre dans ce lieu, à en déjouer les pièges qui nécessitent, dans toute une partie, la figure imposée du format horizontal, on sait seulement que les œuvres de Henri Cueco se prêtent à ce bâtiment, comme si elles avaient toujours été accrochées ici. Les Chiens de Saqqarah s’ébattent à leur aise, les œuvres abstraites de formats triangulaires également, infiniment délicates dans leur composition, infiniment raffinées dans leurs couleurs. Des merveilles. Mais chaque pièce, jusqu’à la moindre esquisse au crayon représentant feuilles, arbres, ou sous-bois mérite une attention particulière.
 
Henri Cueco, Les Chiens de Saqqarah (détail)

Porter l’art à un haut niveau d’exigence, comme c’est le cas ici, dans cette ville d’Uzerche, qui n’est pas la plus touristique qui soit, est un peu une gageure. Mais la ville tient là un lieu fort, sans doute symbolique pour elle, et sur lequel elle va pouvoir s’appuyer pour d’autres projets d’envergure. On aurait voulu qu’un catalogue accompagnât l’exposition pour en enfermer davantage le souvenir. Trop cher, sans doute ! Une plaquette, bien faite, et qui comprend de bons éclairages de David Cueco, fils de l’artiste, a quand même été réalisée. Il faut donc saluer ce pari, car il est réussi. Il faut surtout saluer l’artiste, Henri Cueco, dont les œuvres, qui respirent l’air et l’humus des bords de la Vézère, se sentent peut-être encore mieux ici que partout ailleurs. 



 Galerie SR
16, rue de Tocqueville
75017 Paris
01 40 54 90 17

samedi 30 novembre 2013

A Paris, Miquel Barceló éblouit son auditoire, à l'Instituto Cervantes


La Galerie SR n’expose pas sur ses cimaises d’œuvres du peintre espagnol Miquel Barceló. Elle le regrette beaucoup ! Après Sorolla, Solana, Picasso, Dalí, Miró, Saura, Tàpies… il est aujourd’hui l’exemple vivant de ce que l’Espagne continue de donner au monde entier : un peintre qui marque l’histoire de l’art. Il y a aussi, chez Barceló, ce désir de  renouvellement permanent, et de recherche, jusque dans les différentes techniques utilisées. Quand tant d’artistes sont restés figés dans une structure définie, si belle soit-elle (Atlan, Poliakoff, Estève, Goetz…), parfois même dans une couleur fétiche – le noir, par exemple, pour Soulages – n’est-il pas plus difficile, et périlleux, de se remettre continuellement en question ? La pratique de l’art ne doit-elle pas être aussi un jeu, dont il ne faut pas hésiter à battre souvent les cartes ? C’est du moins ce que semble penser Miquel Barceló.

Miquel Barceló à l'Instituto Cervantes, Paris, 2013


A Paris, le 26 novembre 2013, une fois de plus, mais peut-être plus encore que d’habitude, l’Instituto Cervantes, rue Quentin Bauchart, a créé l’événement. Son directeur, l’excellentissime Juan Manuel Bonet, avait préparé une soirée autour de Miquel Barceló, en présence de l’artiste lui-même. Un bon documentaire (Barceló, el retrato de Dore Ashton), réalisé par Eusebio Lázaro, nous a permis de percer un peu l’intimité créatrice du peintre que l’on voit évoluer dans son atelier parisien, notamment face à son chevalet, en train de réaliser le portrait d’une visiteuse-amie, historienne d'art de son état. Tout en dégageant, un peu à la Soutine, les traits marqués de ce visage sans âge, dont on aimerait connaître la composition du bleu des yeux, Barceló discute à bâtons rompus avec cette femme. Tout se mélange dans cette forme de rencontre informelle, les langues – l’espagnol, l’anglais, le français – comme les créateurs, Kokoschka, Céline, Fontana, Modiano… Au final, le portrait est superbe.



Puis, une fois le film achevé, quelque trente minutes plus tard, Juan Manuel Bonet et Miquel Barceló se sont livrés, sur la scène de l’auditorium de l’Instituto Cervantes, à des échanges portant sur la vie, l’œuvre, les goûts et les humeurs du peintre espagnol, intelligemment suggérés par les mots d’un abécédaire touchant l’artiste : A comme Afrique ou Augiéras, B comme Basquiat ou Bowles… Ce « dictionnaire Barceló », égrené par Juan Manuel Bonet, aura permis aussi de s’arrêter sur Céramique, la Divine Comédie, Guibert, Miró, Peinture, Photographie (« il y a des périodes de ma vie où je n’ai pas de photos de moi, à présent il en existe des milliers, souvent même avec des gens que je ne connais pas », Picasso, Politique (« On s’en fout », répondra l’artiste, laconiquement), Prix (« même réponse que pour politique ! »), Renoir, Sculpture, Tàpies, Tauromachie, Twombly, Vélasquez, Voyage… Une immersion en Barcelomania.



Ce jeu de mot-réponse n’avait pas été préparé. L’artiste arrivait tout juste de Majorque et c’est cette spontanéité à répliquer du tac au tac au directeur de l’Instituto Cervantes, qui a ébloui l’auditoire. Après une première salve d’échanges, dits en langue espagnole, Barceló, élégamment, a suggéré, au bout d’un bon quart d’heure, de continuer la conversation en français, qu’il parle de manière impeccable. Au fil des mots de l’abécédaire, lancés comme des appâts, et que l’artiste attrapait au vol goulûment, il s’est mis alors, dans un débit de plus en plus rapide et fougueux, à brosser un portrait « en creux » de sa vie, comme il aime à faire dans ses œuvres : travailler les creux et les bosses de son support ou de sa matière, glorifier les accidents qui ne sont parfois qu’intervention du vent ou de la poussière. En boulimique qui aime la vie, et la prend pleinement, à bras le corps, il parle de ses inspirations qui peuvent être simplement des visages, rencontrés partout, et peints souvent. Il parle de Miró, Picasso, Lascaux ou Chauvet. Il évoque Altamira ou cette autre cavité espagnole qui montre des poissons géants ; il décrit, enfin, cette grotte de la Haute-Garonne où des animaux s’accouplent quand on les éclaire d’une certaine manière.



C’est peut-être cependant le Mali, où il ne peut plus aller en ce moment, dont il se sent le plus proche. Le Népal n’aura pas effacé ses souvenirs maliens, ni ses lectures, en français, des livres – qu’il pense avoir tous lus – de la bibliothèque catholique de Gao. Dans les propos de l’artiste, à ce chapitre de l’Afrique, et notamment du Mali, on sent tout à coup une nostalgie paraître. Mais l’homme, décidé, combatif, va de l’avant et ne veut pas s’étendre sur cette époque heureuse de sa vie, dont on sent bien qu’il pourrait parler pendant des heures.



Marché de Sangha



Marché de Sangha















Quelques autres lieux de son existence nomade sont convoqués : Barcelone (« la femelle de Barceló », dira-t-il !), Majorque, Naples, New York, Paris, le Portugal (pays d’origine de sa femme)… Tout est bien, tout est beau dans ces endroits où il a vécu et travaillé (sauf « Genève, le lieu où j’ai été pendant un an le plus malheureux, mais maintenant j’en ai quand même la nostalgie »). Mais il se reproche également de trop bouger, pour ajouter aussitôt que lorsqu’il est dans un lieu, il travaille tout le temps.



Tellement d’artistes ou d’écrivains sont pleins d’eux-mêmes, s’écoutent parler, sont prétentieux et distants. Miquel Barceló est l’inverse. Proche, accessible, souriant, capable d’autodérision, capable d’autodénigrement aussi (son travail pour Aix-en-Provence), ce qui est si rare. Il ne pontifie jamais. Il ponctue même nombre de ses réflexions d’une pointe d’humour subtil, jamais blessant. On sent en lui une vraie liberté, doublée de cette légèreté  qui est l’apanage des éternels jeunes gens – ce qu’il est. On admire aussi la vaste culture qui forge sa personnalité, bien mise en avant par Juan Manuel Bonet, autre grand érudit. Musique, peinture, littérature, il connaît chacun de ces domaines, avec peut-être une prédilection pour la littérature et des auteurs comme Cervantes, Conrad, Stevenson, Michaux, Modiano (dont il a fait plusieurs portraits)… sans oublier des écrivains de sa génération. La psychanalyse n’est pas pour Barceló ! Il dégage trop de force, d’humanisme, d’énergie et de clairvoyance pour ne pas trouver en lui-même, dans son travail avant tout, auprès de sa famille et de ses amis, enfin dans ses voyages et dans ses lectures, les ressources nécessaires pour avancer. Mi-ogre, mi-Pierrot lunaire, il semble à son aise sur sa planète qu’il s’est créée.


Autoportrait de Miquel Barceló, 2005


Cet éternel jeune homme de la peinture, au visage rond et écarlate, n’a pas d’inquiétude à avoir. Tout comme son art protéiforme, il éclate de santé. En travailleur acharné, il malaxe sans cesse les matières, de ses mains courtes et épaisses. Les formats, les techniques, les couleurs, les pigments ? Il dévore tout comme un taureau furieux lâché dans l’arène. Rien ne lui résiste. Il aime à changer souvent d’adversaires – ou de partenaires. A les bousculer aussi. Il gagne à la fin ses combats, avec une facilité déconcertante, et conclut par un beau sourire de matador.



On aurait aimé ajouter certains mots à ce « dictionnaire Barceló », mais ils auraient défini de trop près la personnalité de cet artiste pour pouvoir figurer dans ce jeu de la vérité. Pourtant, H comme humour, H comme humilité, I comme intelligence, L comme liberté, S comme sensibilité, S, enfin, comme simplicité, auraient complété à merveille le jeu de cartes sorti de sa manche par Juan Manuel Bonet.



Après cette heure d’échange, sur la scène de l’auditorium de l’Instituto Cervantes, le peintre, toujours aussi disponible, resta encore un peu pour prolonger ces moments particuliers. Il embrassa – avec fierté – son fils (d’une vingtaine d’années, et qui fait une tête de plus que le père), signa son dernier ouvrage réalisé en collaboration avec Michel Butor, tomba dans les bras de quelques amis venus le saluer. Pourtant, peu à peu, on le sentait ailleurs. Ce bourreau du travail ne pensait-t-il pas alors, à vite rentrer chez lui pour retrouver les siens – et la chaleur de son atelier ? 

Stéphane Rochette


Galerie SR
16, rue de Tocqueville
75017 Paris




vendredi 25 octobre 2013

Au nom du rose, dans l'oeuvre d'Albert André

 

Au tournant des 19e et 20e siècles, il était en France des peintres impressionnistes, divisionnistes et nabis, des peintres de Pont-Aven, aussi. Le fauvisme allait naître, suivi par le cubisme, l’expressionnisme, l’art abstrait… Au-delà de ces schémas formatés, on comptait également un certain nombre de peintres, qui n’entraient dans aucune catégorie, et que l’on a souvent regroupés sous le titre de postimpressionnistes. Ils n’étaient pas tout à fait de la génération des maîtres de l’impressionnisme comme Manet, Monet ou Renoir, et leur art, dans cette continuité du portrait, du paysage, du nu, ou de scènes de genre, souvent évocatrices du bonheur, n’a jamais basculé dans la non-figuration. Henri Lebasque, Charles Camoin, Louis Valtat, Georges d’Espagnat ou encore Albert André font partie de cette lignée d’artistes à la fois sages, mais au solide métier, et légitimes à coucher sur leurs toiles les derniers feux d’un art en voie d’extinction. N’étaient-ils pas, d’ailleurs, souvent encouragés par leurs respectables aînés dans cette démarche ?

Parmi ces peintres, la galerie SR aime à proposer des œuvres d’Albert André. Qui mit le pied à l’étrier à André en le recommandant à son marchand – qui n’était autre que Paul Durand-Ruel ? Auguste Renoir, et ce, dès 1894, lors d’une visite au Salon des Indépendants où le jeune André présentait plusieurs toiles. Cela aurait été la même chose si André avait présenté des dessins ou des aquarelles, car il était aussi à l’aise dans ces techniques, qu’il maniait avec une extrême finesse.

Albert André, Nu aux rochers


Albert André (1869-1954) a les mêmes dates qu’Henri Matisse. Il est né à Lyon, a effectué sa formation artistique à Paris, avant de partager sa vie entre la rive Pigalle/Montmartre et une maison, à Laudun, dans le Gard, pas très loin d’Avignon. Le jardin fleuri, qui entourait la demeure, séduisait Renoir lorsqu’il faisait halte chez son jeune ami avant de rejoindre ses chères « Collettes » à Cagnes-sur-Mer. A Laudun, Renoir avait sa chambre attitrée. Aux Collettes, aujourd’hui, juste retour des choses, on peut visiter la « chambre Albert André ». 

Albert André, Place Pigalle
Albert André, Brume sur la place Pigalle

























Il n’y a jamais rien eu de « révolutionnaire » dans l’art d’Albert André. Il n’a pas été à l’origine d’un mouvement pictural, il n’a pas inventé un monde, des formes ou des thèmes qui seront repris par d’autres ensuite. Il a, au contraire, simplement mis ses pas dans ceux d’aînés qu’il admirait (Renoir, Lautrec, Marquet, Bonnard) en faisant en sorte de les décaler un peu pour créer un style personnel, une « patte », un « velouté » qui fait qu’une toile d’Albert André, quand même, on la reconnaît. Tel est le propre du véritable artiste, créer un monde à soi, immédiatement identifiable. Lebasque, Camoin, Valtat, d’Espagnat, André… Aucun de ces artistes « du bonheur » (souvent teinté de nostalgie ou de mélancolie) n’a chamboulé l’histoire de l’art. Tous ont eu, cependant, un ton propre qui permet de les identifier. 

Albert André, Jeune femme au café


Il n’est pas question ici de faire une étude sur l’art d’Albert André. En revanche, il est intéressant de dire que l’une des caractéristiques de ce peintre est une belle utilisation de la couleur rose. Une exposition thématique consacrée à cette couleur ne pourrait se passer d’œuvres d’Albert André – ni d’œuvres de Vuillard, par exemple, pour prendre l’un de ses contemporains qu’André admirait.

Albert André, Jacqueline lisant, salon rose


Voici quelques œuvres d’Albert André présentées à la Galerie SR et qui abondent dans ce sens, comme cette toile, intitulée Jacqueline au chevalet. Elle représente Jacqueline George Besson, qui fut, d’une certaine manière, la fille adoptive du peintre, et qui, à la mort de celui-ci, ne cessa de magnifier son œuvre. 

Albert André, Jacqueline au chevalet


Pour en connaître plus sur ce grand ami de Renoir, il est un ouvrage essentiel – et définitif ! – écrit par Alain Girard, Directeur de la conservation des musées du Gard : Albert André, un contemporain de toujours (Editions Conseil général du Gard, 2011).

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On pourrait penser que le poème suivant de Charles Forot a été écrit pour rendre hommage à cette couleur qu'appréciait Albert André :

Sur du rose ? Est-ce bien du rose,
Ce reflet de soleil couchant
Qui court sur l'horizon touchant
Chaque contour et chaque chose ?

C'est doux, vaporeux, attachant,
L'esprit mollement se repose,
S'alanguit presque en se penchant
Sur du rose... est-ce bien du rose ?

Pourpre, or, bleu : tout se décompose
En tons fondus, rien n'est tranchant,
Et, baigné dans l'apothéose,
Le rêve à l'âme ouvre son champ

Sur du rose... est-ce bien du rose,
Ce reflet de soleil couchant ?...

Charles Forot, La Ronde des ombres, Editions du Divan, Paris, 1922. 

 
Galerie SR
16, rue de Tocqueville
75017 Paris
Tel : 01 40 54 90 17



mardi 30 avril 2013

"Le Grand Voyage de Ramuz" par Stéphane Rochette



Le titre du livre allait de soi : Le Grand Voyage de Ramuz. Il comprend pourtant un soupçon d’ironie. L’écrivain suisse C. F. Ramuz était en effet bien peu voyageur. Il fit pourtant une exception, en réalisant, une fois dans sa vie, un « grand voyage » qui l’amena en 1926 à parcourir en Talbot, trois semaines durant, quelques endroits de France.

Ramuz ne conduisait pas. Il était donc accompagné de deux amis, Lausannois comme lui, le peintre graveur Henry Bischoff, et le journaliste écrivain Paul Budry, propriétaire de la voiture. 


Henry Bischoff, Le Joli Bois, 1914.

Le but initial de cette véritable expédition était de se rendre compte sur place de l’état de la paysannerie en France, pour en établir ensuite un compte-rendu. Avant de partir, l’écrivain suisse, célèbre entre autres pour La Grande Peur dans la montagne, et davantage encore pour l’Histoire du Soldat (avec Igor Stravinsky), entra en contact avec l’écrivain Henri Pourrat, et avec le médecin artiste Jos Jullien, qui allaient être deux de ses principaux relais au cours de ce périple. Autant dire d’emblée que cette étude de la paysannerie se dilua peu à peu au fil des étapes, et que le texte de commande, qui devait s’ensuivre, ne fut jamais écrit.

Jos Jullien, Portrait de C. F. Ramuz, 1926 (Archives départementales de l'Ardèche).


 

Du 30 mars au 18 avril 1926, des Suisses firent donc un voyage en France. Paul Budry en avait relaté les six premiers jours, dans un ouvrage intitulé Trois hommes dans une Talbot (Payot, 1928). 






Ce récit, Le Grand Voyage de Ramuz, tente de raconter, jour après jour, l’ensemble du parcours. Il s’attache aux rencontres effectuées : l’écrivain Henri Pourrat à Ambert, l’écrivain Joseph Desaymard à Clermont-Ferrand, le médecin artiste Jos Jullien à Joyeuse, le poète et éditeur Charles Forot à Saint-Félicien-en-Vivarais, le futur écrivain Jean-Marie Dunoyer à Annecy. Il s’attache aussi aux lieux visités : Ambert, Viverols, Usson, Issoire, Clermont-Ferrand, Riom, La Chaise-Dieu, Le Puy-en-Velay, Saint-Laurent-le-Minier, Joyeuse, Vallon Pont d’Arc, Nîmes, Villeneuve-lès-Avignon, Orange, Saint-Félicien-en-Vivarais, Annonay, Chambéry, Annecy… 



Jos Jullien, vers 1922.


Marcel Gimond, Portrait de Charles Forot




















L’histoire de ce voyage s’appuie sur de nombreux documents, avec, par exemple, des cartes postales rapportées par Ramuz, et dont certaines sont reproduites dans le livre. Un autre apport essentiel de l’ouvrage est la transcription du carnet tenu par Ramuz, dans lequel il indique le déroulement du voyage (Fonds Centre de recherche sur les lettres romandes, Lausanne). Cela permet de suivre au plus près les trois Suisses.

Outre ces deux sources inédites, le livre comprend une iconographie importante, qui concerne chacun des personnages principaux de cette aventure. De nombreuses œuvres des deux peintres concernés – Henry Bischoff et Jos Jullien – complètent cette partie image et documentation. 


Henry Bischoff, gravure dédicacée à Gino Severini.

Jos Jullien, Taverne ardéchoise, 1927.


Il faut dire, enfin, que Le Grand Voyage de Ramuz accompagne l’exposition Jos Jullien, médecin et artiste à la curiosité universelle, qui se tient jusqu’au 30 septembre aux Archives départementales de l’Ardèche, à Privas. Il est coédité par les Archives départementales de l’Ardèche et par l’association française Les Amis de Ramuz. Si la partie la plus importante de ce voyage fut celle qui se déroula en Auvergne, la partie inédite concerne l’Ardèche, avec Jullien et Forot, puis Annecy, avec Dunoyer. Voilà pourquoi le livre développe notamment ces moments du trajet. Jos Jullien conduisit Ramuz voir des dolmens et des grottes, le Pont d’Arc, les tunnels à Ruoms, le musée ethnographique de Nîmes, la Vierge en ivoire et en albâtre de Villeneuve-lès-Avignon, le Pigeonnier de son ami Charles Forot… Il n’oublia pas de lui montrer les caves viticoles de la Vallée du Rhône – il n’en manque pas ! – ce qui lui fera écrire peu après à l’un de ses amis, l’écrivain et homme politique Gaston Riou :



« J’étais parti en auto avec le charmant Ramuz et nous avons accompli le périple des vins du Rhône ». 

Jos Jullien, Grappes de raisin.




Mais Ramuz n’était-il pas l’un de ces êtres de bonne compagnie, doublé d’un camarade « charmant », en effet, pour que l’écrivain Jean-Marie Dunoyer écrive cette phrase définitive à son sujet :



Je ne sais pas si Ramuz a beaucoup d’amis – je lui en connais pourtant un certain nombre – mais ceux qui l’aiment se feraient tuer pour lui. 



Qu’ajouter ? Si ce n’est l’espoir de voir quelques amateurs prêts à monter en Talbot, pour faire aux côtés de Ramuz et de ses amis un beau voyage… Contact !




La maquette du livre et la couverture (Mairie d'Ambert en montgolfière) ont été composées par le photographe vidéaste – et graphiste – Bruno Wagner.

Henry Bischoff, Rameau assis, 1915.





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