lundi 12 février 2018

Le poète Jacques Doucet, qui nous a enchanté...

 
L'écrivain Jacques Doucet (1922-2018)

Nous avions l’habitude de le retrouver chez lui, à La Baule, dans son appartement de l’avenue du Maréchal Joffre. Il habitait à la fois près de la gare, du grand marché couvert, de l’avenue principale, qui porte le nom du général de Gaulle, mais aussi d’un hôtel où il est agréable de descendre quand on est tenté par quelques jours de vacances. Il vivait également non loin du remblai et de cette baie immense qu’il ne cessa d’admirer. Car il était fait pour admirer, et pour s’émerveiller. En cela, il était l’incarnation même du poète. 

La plage de La Baule

La presse régionale (La Baule +, Ouest-France, Presse Océan) l’a évoqué. L’écrivain Jacques Doucet s’est éteint le 8 janvier 2018 à Guérande, où il repose. Né le 7 février 1922 à Vierzon, dans le Cher, il avait 95 ans. Hormis les dix derniers jours de sa vie, il vécut, plutôt en bonne santé, dans son deux pièces ensoleillé. Même si de rares amis, ou voisins, venaient lui rendre visite, il avait un tempérament solitaire, et un caractère heureux.
Le nom Jacques Doucet peut susciter la confusion, davantage que la rivalité. On pense au couturier-mécène. On pense au peintre du mouvement Cobra. Lui, celui que nous connaissions, c’était le poète, c’était l’essayiste, c’était ce merveilleux auteur de rares livres, précieux dans une bibliothèque ou sur une table de chevet.
Jacques Doucet, La Vue seconde, "Alcarazas", Seghers, 1950

Son entrée en littérature fut remarquée, avec notamment deux recueils de poésie soutenus par la critique : Lustrales (Portes de France, Prix Paul-Valéry 1945) et La Vue seconde (Seghers, 1950). Au cours de cette période de l’après-guerre, il publia aussi des poèmes dans des revues, qui comptaient alors, comme Poésie 45, L’éternelle revue, Les Cahiers du Sud, Europe, Le Point… Il se définissait comme un poète lyrique, qui aurait aimé vivre au temps des poètes fantaisistes (Jean-Marc Bernard, Francis Carco, Tristan Derème, Paul-Jean Toulet…), pour faire partie de ce groupe. 

Jacques Doucet, La Vue seconde, "Chanson de l'eau qui court", Seghers, 1950

Jusque dans les années 1970, Jacques Doucet fréquenta à Paris quelques-uns des écrivains et poètes les plus importants de cette époque, à commencer par Aragon et Eluard, qu’il place au plus haut, mais aussi Marcel Arland, Pierre Seghers, Claude Roy… Ces rencontres lui inspireront un ouvrage, intitulé Croquis lyriques (Alizés, 2001), grâce auquel il fait pénétrer le lecteur dans l’intimité de ces êtres admirés – compagnons de son existence. Des recherches importantes le conduiront à publier aussi un essai très documenté, intitulé Apollinaire à La Baule (Alizés, 2000), livre salué notamment par Michel Déon. S’en suivra un Marie de Régnier à La Baule (Sokrys, 2012).

Jacques Doucet, Apollinaire à La Baule, Alizés, 2000
Jacques Doucet, Marie de Régnier à La Baule, Sokrys, 2012

Toute sa vie, Jacques Doucet vécut modestement. A Paris, il exerça divers métiers qui ne correspondaient pas à ses aspirations profondes. Lorsqu’il s’installa à La Baule, en 1989, et malgré une maigre retraite, il goûta pleinement sa nouvelle vie en province. Le choix de La Baule fut pour lui une évidence. Il avait fréquenté le lieu avec ses parents et ses deux sœurs dès sa plus tendre enfance, avant d’y séjourner chaque année en vacances. Il pouvait désormais y vivre pleinement. Il aimait à l’infini se promener à pied, tantôt côté océan, tantôt côté pins, parmi les myriades de villas, qu’il admirait. 

Villa dans la pinède de La Baule

Dans sa vie bauloise, bien organisée, Jacques Doucet consacra, jusqu’à la fin de ses jours, une partie de son temps à l’écriture. Cela se passait le matin. De nouveaux textes apparaissaient, tous autobiographiques. D’autres essais, sur son enfance et sa jeunesse dans le Berry, ou sur son « amour » pour La Baule, étaient travaillés et retravaillés à l’infini. Une manière parfaite de revivre sans cesse quelques-uns des moments heureux de sa vie. Il composa aussi quelques « portraits ». L’un sur son ami Henri Pichette – qui lui fit connaître Gérard Philipe. L’autre sur son amie Denise Jallais, née à Saint-Nazaire, qu’il avait été le premier à encourager, remarquant d’emblée son talent de poétesse et d’écrivain. Il ne s’était pas trompé.

Jacques Doucet, La Vue seconde, Seghers, 1950
Denise Jallais, L'arbre et la terre, Seghers, 1954

Tout en aimant profondément la vie, Jacques Doucet, dans son appartement de l’avenue du Maréchal Joffre, vivait un peu hors du temps. Son monde, clos, était avant tout constitué des livres de sa bibliothèque – dont certains avec envois prestigieux –, des correspondances échangées avec ses pairs écrivains, des dossiers littéraires patiemment assemblés sur ses auteurs préférés, enfin de ses propres écrits, dont beaucoup sont restés inédits. Il pouvait parler, des heures durant, littérature. 

L'écrivain Jacques Doucet chez lui, à La Baule, 2017

Après consultation de ses archives, chez lui, à La Baule, la Bibliothèque nationale de France estima qu’il était possible de préserver en partie ce monde, en constituant un « Fonds Jacques Doucet ». Peu avant sa mort, le poète accepta cette idée, car il savait l’honneur qui lui était fait. A présent, le site « Richelieu » de la Bibliothèque nationale conserve un « Fonds Jacques Doucet ». Il est consultable sur demande. Comme une consécration pour ce poète-ami qui dédia sa vie à la littérature. 

La plage de La Baule



 
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mardi 12 décembre 2017

De la Galerie SR, en travaux, jusqu'au Musée d'arts de Nantes

 


Cela commençait à devenir urgent ! Régulièrement, la façade de la Galerie SR nécessite un « ravalement ». Cela faisait au moins cinq ans qu’elle n’avait pas été repeinte. Un certain écaillage du bois – dû au climat parisien ! – devait être revu et corrigé. Voilà qui vient d’être fait. La couleur de la façade n’a pas changé… ou si peu. Depuis l’ouverture de la galerie, c’est toujours ce que l’on nomme le « vert parisien » qui a été choisi. Mais ce vert, comme tous les verts, est difficile à reproduire exactement. Voilà pourquoi, à chaque fois que la galerie a été repeinte, c’est-à-dire à quatre reprises, le vert a toujours été légèrement différent. Celui-ci est un peu plus clair. Espérons qu’il attire encore plus l’œil ! 





Pour accompagner ce ton, il nous a semblé qu’un monochrome de James Guitet, disposé en vitrine, s’assortirait bien avec la façade repeinte.
Il y a cent ans, Casimir Malévitch peignait son fameux Carré blanc sur fond blanc. Un vrai coup de tonnerre dans l’art. Aujourd’hui, bien plus modestement, voici comme un « Carré orange sur fond vert » que l’on peut voir, ou déguster – c’est selon – à la Galerie SR…

Dans sa grande maison-atelier d’Issy-les-Moulineaux, James Guitet (1925-2010) semblait heureux. Dans son atelier aux murs blancs, la lumière zénithale venait se poser sur ses toiles avec précision. Le peintre voyait ainsi idéalement sa toile en cours placée, elle, sur un chevalet. James Guitet ne jurait que par la lumière zénithale, au point de ne vouloir exposer, si possible, que dans ces conditions. Il pestait contre les musées qui n’offraient que des éclairages artificiels, aux ampoules qui faussaient les couleurs. Dans sa grande ferme-atelier du hameau de Vaurargues, dans le Gard, il bénéficiait aussi de cet éclairage pour créer.

L’huile sur toile, dénommée Ambre, présentée en ce moment à la Galerie SR, date de 1992. De dimensions 50 x 50 cm, elle n’est pas tout à fait un monochrome. Quelques éléments, en forme d’éventails, au nombre de sept, viennent rompre l’uniformité apparente de la toile. Dans ces éventails, le peintre a tracé des lignes violettes et jaunes d’une grande subtilité. Cette abstraction de Guitet est parfois ardue de prime abord. Mais, lorsque l’on entre dans cette œuvre, on se surprend à découvrir tout le raffinement de ce monde. Le plaisir est alors intense, et durable. Dans son Dictionnaire international des arts (Editions Bordas, Paris, 1979, 2 vol.), Pierre Cabanne remarque : « La géologie imaginaire de James Guitet, fondée sur une recherche très intériorisée des textures de la toile et de ses structures, séduit autant par son raffinement qu’elle frappe par son souci d’ordre et de gravité. » C’est à vérifier à la Galerie SR…

James Guitet est né à Nantes, en 1925, où il fit, vers l’âge de vingt ans, l’Ecole des beaux-arts. Nous connaissons bien, depuis longtemps, cette ville, et notamment son musée, qui vient de rouvrir après plusieurs années de fermeture pour travaux et agrandissement. 

Musée d'arts de Nantes


Ce nouveau Musée d’arts de Nantes est magnifique, et son café-restaurant recommandable. Quel plaisir de revoir les Tintoret, Guido Reni, Georges de La Tour, Philippe de Champaigne, Simon Vouet, sans oublier cette Cène attribuée à Gérard Douffet…


Gérard Douffet (attribué à), La Cène, vers 1620-1630




Gérard Douffet (attribué à), La Cène (détail)


Si le célèbre Portrait de Madame de Senonnes, d’Ingres, n’est pas forcément mis en valeur, écrasé par un grand Sigmar Polke, placé juste à côté, pour lui rendre hommage, sans doute, une autre « icône » du musée, Tête de femme coiffée de cornes de bélier, de Jean-Léon Gérôme, séduit pleinement par son étrangeté.


Jean-Léon Gérôme, Tête de femme coiffée de cornes de bélier, 1853


Et quels beaux Delaroche, Dubufe, mais aussi Jules-Elie Delaunay, Nantais dont on peut admirer les plus belles œuvres en ce lieu. Deux marines d’Alfred Stevens retiennent aussi l’attention, tout comme La table au soleil, d’Henri Le Sidaner, peintre qui n’a pas son pareil pour iriser de rayons de soleil ses natures mortes et ses jardins.


Paul Delaroche, Tête de moine camaldule, 1834


Jules-Elie Delaunay, Persée délivre Andromède


Le Musée d’arts de Nantes, sur quatre niveaux, est immense. Il nécessite trois ou quatre heures de visite. Les sections modernes et contemporaines sont aussi largement représentées. Tant de beaux Manessier, Vasarely, Saura, Hantai, Frize, Mc Collum, etc. Sans oublier les artistes nantais, comme James Tissot, Maxime Maufra, Jean-Emile Laboureur, le surréaliste Pierre Roy, Martin Barré, Philippe Cognée…


Martin Barré, Composition, 1956


Un regret, toutefois. Aucune œuvre de James Guitet, artiste nantais, en ce Musée d’arts. Un oubli ? Si tel est cas, espérons qu’il soit vite réparé. Nous n’oublions pas pour notre part James Guitet, qui nous fit aussi l’amitié de visites à la galerie.

 
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mercredi 20 septembre 2017

Les anciens président de la République ne sont pas heureux. Karel Appel et Dioramas rendent heureux

 
Ils sont de plus en plus nombreux, nos anciens présidents de la République. Quatre, en France, aujourd’hui, demain sans doute huit ou dix… Mais alors, à 45, 65 ou 85 ans, quand on a été président de la République et que l’on ne l’est plus, que devient-on ? En général, on est malade, ou bien l’on s’ennuie. Plus rien n’accroche, aucune discussion n’intéresse vraiment. Le vide est profond. Les conférences données, les fondations créées, les actes de présence au Conseil constitutionnel ne comblent rien. Tout n’est plus que passe-temps sans enjeu, ni excitation. Après avoir régné, dominé, brisé, été vainqueur, cette relégation au rang d’homme commun, banal et transparent, n’est qu’accablement. Que faire alors pour redonner de la joie à nos anciens présidents désœuvrés ? Si seulement ils avaient vu deux expositions, cet été, Dioramas et Karel Appel, ils auraient retrouvé le sourire. Les anciens présidents de la République ne sont pas heureux. Cela n’a vraiment aucune importance. Après constatation sur tous types de sujets, la prescription ne marche pas que pour les anciens présidents. L’art participe au bonheur pour tous. 

Karel Appel, Petit Hip Hip Houra, 1949


Comme chaque été, celui-ci a filé trop vite. Beaucoup d’expositions à Paris, beaucoup de monde, beaucoup de touristes (Ah ! ce mythe du Paris « désert » au mois d’août !), et toujours le même temps maussade en août, sauf une belle semaine, de ciel bleu sans nuage, à partir du 22. Et puis rideau : de nouveau la pluie et le gris.
Deux expositions ont retenu l’attention. Il ne fallait que quelques pas, de sénateurs, ou d’ex-présidents, pour aller de l’une à l’autre. Dioramas, au Palais de Tokyo, et Karel Appel, au Musée d’art moderne, se faisaient face. Deux rêves d’exposition, deux expositions de rêve.

Karel Appel, La Promenade, 1950

Les dioramas se présentent sous formes multiples. Ce sont souvent des images, animées par un jeu d’éclairage. Ce sont aussi des tableaux en relief, sous vitrines, qui montrent – en général avec figurines –, des situations, des événements, des scènes de la vie quotidienne, parfois historiques, ou religieuses. Une autre forme de ces dioramas met en « boîte » des animaux naturalisés. De Louis Daguerre, pionnier une fois encore, à Ronan-Jim Sévellec le « système » a traversé les époques, essayant d’atteindre ce qui est peut-être le plus difficile à créer en art, comme dans la vie en général : une sensation de « merveilleux ».
Même si nous n’avons pas de photographies pour le démontrer, l’exposition du Palais de Tokyo en a créé beaucoup, de merveilleux, dans son exposition Dioramas. Les trois premières salles, regroupant les plus anciennes pièces, sont sans doute les plus belles. Il faut ajouter les œuvres du cinéaste et plasticien Charles Matton, ou celle intitulée Bains d’Asnière de Ronan-Jim Sévellec. On y est. Il n’y a plus qu’à s’étendre près du bassin. Pour émettre malgré tout quelques réserves, des tableaux reliquaires – ou paperolles – auraient pu figurer dans l’exposition, Joseph Cornell aurait dû être mieux représenté, et les pièces contemporaines parfois mieux choisies. En revanche, la vitrine en hommage à Georges Henri Rivière (1897-1985), le fondateur du Musée des arts et traditions populaires, est un enchantement. Montrer ainsi, sous très grande vitrine, ce qui constitue, à une époque donnée, la vie quotidienne, est une manière élégante de préserver la mémoire. Du berceau jusqu’à la tombe, une vie est là, avec son bouquet de la mariée, sa chaise à sel, son coffre gravé de cœurs… Rien n’empêche de continuer cette forme de présentation aujourd’hui, comme demain. Les traces des vies changent, d’une génération à l’autre. Elles sont pourtant toujours aussi instructives pour les muséologues et les anthropologues.
Les musées vivent avant tout de donations. Celle faite, discrètement, cet été, par un collectionneur anonyme, d’un beau paysage du Douanier Rousseau au musée d’art naïf de Laval (que nous souhaitons visiter depuis longtemps !) est une aubaine pour ce musée, sa conservatrice, et la Mayenne.
Une autre donation, plus fracassante encore, a eu lieu récemment. La Karel Appel Foundation a en effet donné au Musée d’art moderne de la ville de Paris un ensemble de vingt-et-une œuvres du peintre hollandais. Une fondation qui donne à un musée ? C’est bien rare, ce qui fait d’autant plus apprécier le coup magistral réussi par le Musée d’art moderne, à commencer par son directeur, Fabrice Hergott.

Karel Appel, Animaux au-dessus du village, 1951

De 1948 à 1951, CoBrA connut un grand succès. Même s’il fut bref, et même s’il n’est pas en « isme », ce mouvement artistique est considéré comme l’un des plus importants du XXe siècle. Parmi ses membres, on notera Jorn, Corneille, Constant, Dotremont… On relèvera quand même en premier (avec Jorn), Karel Appel (1921-2006), né à Amsterdam, et qui vécut une partie de sa vie à Paris. Il était soutenu alors par de nombreux critiques, dont l’engagé Michel Ragon et l’abscons, mais défricheur, Michel Tapié. 

Karel Appel, L'âge archaïque, 1961

L’intérêt de cette donation est de couvrir toutes les périodes de Karel Appel. Il est aussi de montrer les différentes techniques qu’il utilise, comme la sculpture ou la céramique. 

Karel Appel, Visage, terre cuite vernie, 1954

Plusieurs pièces « historiques », de l’époque CoBrA, figurent dans cet ensemble. Elles ont été présentées cet été à Paris, mais seront demain, grâce aux prêts du Musée d’art moderne, dans toutes les rétrospectives de ce mouvement organisées à l’étranger.

Karel Appel, Hommes, oiseaux et soleils, 1954

Appel allie le sens de la couleur à une énergie débordante. Dans chacune de ses pièces, un souffle passe. La fantaisie est là aussi. Rien n’est pompeux, solennel ou répétitif dans ce travail. L’art est pris comme un jeu, sans doute sérieux, mais qui impose à l’artiste de ne pas se prendre au sérieux. Ce côté ludique et bouillonnant donne le sourire. Il rend heureux. « L’art est une fête », clame Karel Appel, dans « son » exposition. « L’art est merveilleux », lui répond en écho, trottoir d’en face, Dioramas.

Karel Appel, Tête pomme de terre, 1974

Karel Appel, Tête pomme de terre (détail)

Les anciens présidents de la République ne sont pas heureux. Cela n’a vraiment aucune importance. Dioramas et Karel Appel rendent heureux. Enfin, rendaient, car les lumières de ces expositions se sont éteintes.
Dioramas et Karel Appel ? Il fallait y aller !



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samedi 17 juin 2017

A Saint-Tropez, une belle "dernière" pour Jean-Paul Monery au musée de l'Annonciade



Chacun a sa madeleine de Proust. La nôtre se nomme Saint-Tropez. Tous les souvenirs d’enfance et de jeunesse sont là – enfin ceux des grandes vacances, les seuls qui restent durablement en mémoire. Tout n’était que joie, distractions agréables, soleil permanent, partie de tennis sur courts en terre battue, plages où l’on passait une grande partie de son temps.

 

Saint-Tropez avait un charme fou, et une population folle. On s’y amusait.
Choses et Vachon faisaient la mode de l’été. On appréciait les tartares au Gorille, il était déjà difficile de trouver une chaise rouge chez Sénéquier. On achetait les journaux sur le port, à la Maison de la Presse, et les livres chez la libraire de l’étroite rue Clémenceau. On dînait place des Lices, au milieu d’inconnus ou de gens célèbres…

Bleu, blanc, rouge, devant Sénéquier
















Mais Saint-Tropez, c’est aussi – en cela rien n’a changé – le musée de l’Annonciade. Impensable de venir ici  – deux heures, deux jours ou deux mois – sans s’y arrêter. Installé dans une ancienne chapelle, à l’entrée du port, un peu en retrait, il a bénéficié depuis sa création de nombreuses donations à commencer par celle du collectionneur Georges Grammont, amateur de toiles fauves, nabis et divisionnistes. Où mieux qu’à l’Annonciade peut-on voir les œuvres de Signac, Bonnard, Vuillard, Maillol, Matisse, Marquet, Derain, Vlaminck, Van Dongen… ? Depuis Grammont, grâce à d’autres dons, mais aussi à des achats pertinents, soutenus par la commune, ce musée compte l’une des plus belles collections d’art moderne de France. Il faut donc un conservateur amoureux de cette période artistique, et capable de la mettre en valeur. Ce fut le cas ces dernières années, grâce à l’œil, aux connaissances, et à « l’amour de l’art » du conservateur Jean-Paul Monery, qui vient de signer sa dernière exposition, après vingt-six années mises au profit du rayonnement de la ville de Saint-Tropez, via son musée municipal.

Jean-Paul Monery dans le jardin du musée de l'Annonciade, 10 juin 2017

En septembre 1991, après le musée de Grenoble, Jean-Paul Monery prit les fonctions du musée de l’Annonciade. Il étudia, comme il se doit, les collections dont il avait la charge, et consacra sa première exposition à Paul Signac, qui avait découvert la cité varoise cent ans auparavant. Après cette entrée en matière, qui rendait hommage au plus célèbre des artistes tropéziens d’adoption, il continua à proposer aux autochtones, mais aussi aux touristes amateurs d’art venant du monde entier, des expositions, souvent monographiques, qui mirent en avant le travail de chacun des peintres de la collection du musée. Monter ces expositions aura demandé un travail acharné, ce qu’accomplit Jean-Paul Monery avec le sourire, et toujours une aisance apparente. Vingt-six ans conservateur au musée de l’Annonciade, une cinquantaine d’expositions organisées, presque autant de catalogues publiés, n’est-ce pas là une tâche accomplie qui mérite une Légion d’honneur ? Pour nous, si !

Le musée de l'Annonciade, Saint-Tropez


Le samedi 10 juin 2017 eut lieu l’inauguration de la dernière exposition organisée par Jean-Paul Monery : 

« Georges Braque et Henri Laurens, quarante années d’amitié ».

A 12 h 30, devant l’entrée du musée, le maire de la ville, Jean-Pierre Tuvéri, lut un discours consacré au peintre Braque et au sculpteur Laurens. Après cette entrée en matière, il eut surtout des mots très amicaux et reconnaissants envers « son » conservateur qui quittait la place pour la laisser à son successeur, fin septembre. Le maire démontra combien ce conservateur avait marqué la ville de son empreinte. Puis, Jean-Paul Monery prit la parole pour expliquer, avec brio et émotion, son ultime accrochage. La foule, attentive, gagna ensuite l’intérieur du musée pour découvrir les toiles et les bronzes des deux maîtres.

Henri Laurens, Femme à l'éventail, 1919

Georges Braque, Nature morte cubiste, 1921

Henri Laurens, La Nuit, 1943

Georges Braque, Etude pour le plafond du Louvre, 1953


L’accrochage des peintures et la présentation des sculptures montrent une subtile alchimie entre les œuvres, qui se mettent en valeur l’une l’autre. La présentation est parfaite, limpide, évidente. Pour qui aime ces deux artistes, l’émotion est grande. Nul doute que Braque comme Laurens auraient été heureux de cette « rencontre » entre leurs travaux !

Quand Braque rencontre Laurens...

Une belle exposition n’est vraiment belle que si un beau catalogue l’accompagne. Sinon, une fois décrochée, plus rien n’a existé – ou presque. Tout n’était que rêve. Là, le rêve se prolonge grâce au catalogue de grand format, dans lequel une soixantaine d’œuvres sont bien reproduites. Un texte préliminaire permet d’appréhender ces quatre décennies d’amitié. En fin d’ouvrage, un tableau chronologique montre, en parallèle, la vie et la création de Georges Braque et d’Henri Laurens, depuis leur naissance jusqu’à leur décès. Une « Histoire de l’art » en soi. Une iconographie en sépia nous plonge dans l’époque et nous place aux côtés des deux grands hommes.

Catalogue de l'exposition Georges Braque et Henri Laurens, L'Annonciade, musée de Saint-Tropez, 2017


Après cette belle « dernière », il reste à Jean-Paul Monery à profiter de la vie, avec notamment sa famille et ses nombreux amis. On sait aussi que la visite d’expositions d’art contemporain sera à son programme – c’est un grand amateur – tout comme la lecture de beaux textes, et peut-être même l’écriture d’un ouvrage, dont le titre serait : « J’ai été conservateur du musée de Saint-Tropez ».


« Georges Braque et Henri Laurens, quarante années d’amitié »

Du 10 juin au 8 octobre 2017

Musée de l’Annonciade, Saint-Tropez

Tous les jours, sauf le lundi

Téléphone : 04 94 17 84 10

Catalogue : 25 €.


 


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jeudi 20 avril 2017

En attendant Sougez, voyons Lotar...

 

Musée du Jeu de Paume, exposition Eli Lotar, printemps 2017


La photographie française de l’entre-deux-guerres compte un grand nombre d’artistes. Des expositions temporaires permettent, peu à peu, de mieux connaître ces personnalités, souvent fortes. Laure Albin Guillot, en 2013, au Jeu de Paume, Pierre Jahan, en 2014-2015 au Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, Emile Savitry, en 2016, au musée Mendjisky, sont quelques exemples qui ont montré le talent de ces créateurs. D’autres, plus ou moins célèbres, plus ou moins exposés, peuvent espérer un jour une « renaissance ». On pense, pour les femmes, à Rogi André, Ergy Landau, Denise Bellon, Ylla, Nora Dumas, Germaine Krull, pour les hommes à André Papillon, Emeric Feher, Pierre Verger, Pierre Boucher, André Steiner, Lucien Hervé, René Zuber… sans oublier l’un des plus grands photographes du XXe siècle, Emmanuel Sougez, dont on se désespère de voir un jour une exposition, au Centre Pompidou, au Jeu de Paume, ou au musée Rodin (il fit tout un travail sur le sculpteur), par exemple. En attendant Sougez, voyons Lotar…

Exposition Eli Lotar, Musée du Jeu de Paume, Paris

Parmi les images que la galerie SR possède de certains de ces photographes précités, elle en détient une, d’Eli Lotar, que le musée du Jeu de Paume met à l’honneur du 14 février au 28 mai 2017.
Né en 1905, mort en 1969, cet artiste d’origine roumaine, également auteur de films documentaires, s’est installé à Paris à l’âge de dix-neuf ans. Vite intégré dans ce que l’on nomme l’avant-garde, il expose dès 1929 aux côtés de Germaine Krull, Man Ray et André Kertész. Ses amis sont autant ses pairs que des cinéastes, comme Joris Ivens ou Luis Buñuel, des écrivains, comme Roger Vitrac ou Antonin Arthaud, ou des artistes, comme Alberto Giacometti. Eli Lotar sera le dernier modèle du sculpteur (vers 1964-1965), le photographe laissant, de son côté, des représentations de son façonnier.  
Proche de la photographe allemande Germaine Krull, dont il fut l’apprenti, l’assistant, et le compagnon, Lotar publia dans des revues comme Arts et métiers graphiques, ou encore Vu.
Y a-t-il, comme pour Doisneau, Lartigue ou Sougez, un style Lotar, un monde Lotar, un grain Lotar ? Difficile à dire. A Paris, la photographie moderniste de Lotar eut souvent comme sujet le paysage urbain et industriel. Humaniste, engagé, c’est aussi un Paris populaire, voire misérable, qu’il représente. Parfois – c’est l’époque – il regarde du côté du Surréalisme. Il s’intéresse, enfin, à des thèmes précis, comme les abattoirs de la Villette, la Foire de Paris, les artistes du Moulin Rouge… 

Au Moulin Rouge : les Blackbirds (1929)

L’insolite, le curieux, sont également contenus dans son œuvre. La galerie SR détient une épreuve de cette veine-là. Intitulée Les Boucs, elle représente de drôles d’animaux, à l’épaisse fourrure, agiles sur des rochers pentus. Eli Lotar prit cette image en 1935, à l’occasion d’un voyage en Grèce. Un exemplaire, signé au crayon par l’artiste, appartient à la galerie, tandis qu’un autre tirage, non signé, présenté à l’exposition du Jeu de Paume, figure dans les collections du Centre Pompidou. 

Eli Lotar, Les Boucs, 1935 (collection Galerie SR)
Eli Lotar, Les Boucs, 1935 (collection Centre Pompidou)

Souvent, les photographes célèbres ont une image emblématique qui les identifie pour toujours. Celle de Lotar, que l’on peut voir immensément agrandie à l’entrée de l’exposition du Jeu de Paume, représente un homme, en manteau et chapeau, qui court, affolé par le spectacle qui se déroule derrière lui : un geyser en irruption, qui crache de la terre et de la poussière à plusieurs dizaines de mètres du sol. 

Eli Lotar, Travaux d'assèchement du Zuiderzee, 1930 
(Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis)

Le lieu, hormis ce cratère, est désert. Le sol est aride et plat à l’infini. L’homme seul, étrangement élégant en cet endroit, s’enfuit, redoutant d’être la proie de cette vision, qui pourrait être celle d’un rêve cauchemardesque. L’image, datée 1930, s’intitule Travaux d’assèchement du Zuiderzee. Elle peut prêter à dissertation. Elle aurait pu inspirer Hitchcock. 

 
Il est loin d’être le plus connu, peut-être pas le plus génial non plus, mais une visite au Jeu de Paume, dans le jardin des Tuileries, permet de se confronter à un regard engagé (commissaires de l’exposition Damarice Amao, Clément Chéroux et Pia Viewing, auteurs également des  textes du catalogue).

La Grande Roue, vue du Jeu de Paume





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