mercredi 20 septembre 2017

Les anciens président de la République ne sont pas heureux. Karel Appel et Dioramas rendent heureux

 
Ils sont de plus en plus nombreux, nos anciens présidents de la République. Quatre, en France, aujourd’hui, demain sans doute huit ou dix… Mais alors, à 45, 65 ou 85 ans, quand on a été président de la République et que l’on ne l’est plus, que devient-on ? En général, on est malade, ou bien l’on s’ennuie. Plus rien n’accroche, aucune discussion n’intéresse vraiment. Le vide est profond. Les conférences données, les fondations créées, les actes de présence au Conseil constitutionnel ne comblent rien. Tout n’est plus que passe-temps sans enjeu, ni excitation. Après avoir régné, dominé, brisé, été vainqueur, cette relégation au rang d’homme commun, banal et transparent, n’est qu’accablement. Que faire alors pour redonner de la joie à nos anciens présidents désœuvrés ? Si seulement ils avaient vu deux expositions, cet été, Dioramas et Karel Appel, ils auraient retrouvé le sourire. Les anciens présidents de la République ne sont pas heureux. Cela n’a vraiment aucune importance. Après constatation sur tous types de sujets, la prescription ne marche pas que pour les anciens présidents. L’art participe au bonheur pour tous. 

Karel Appel, Petit Hip Hip Houra, 1949


Comme chaque été, celui-ci a filé trop vite. Beaucoup d’expositions à Paris, beaucoup de monde, beaucoup de touristes (Ah ! ce mythe du Paris « désert » au mois d’août !), et toujours le même temps maussade en août, sauf une belle semaine, de ciel bleu sans nuage, à partir du 22. Et puis rideau : de nouveau la pluie et le gris.
Deux expositions ont retenu l’attention. Il ne fallait que quelques pas, de sénateurs, ou d’ex-présidents, pour aller de l’une à l’autre. Dioramas, au Palais de Tokyo, et Karel Appel, au Musée d’art moderne, se faisaient face. Deux rêves d’exposition, deux expositions de rêve.

Karel Appel, La Promenade, 1950

Les dioramas se présentent sous formes multiples. Ce sont souvent des images, animées par un jeu d’éclairage. Ce sont aussi des tableaux en relief, sous vitrines, qui montrent – en général avec figurines –, des situations, des événements, des scènes de la vie quotidienne, parfois historiques, ou religieuses. Une autre forme de ces dioramas met en « boîte » des animaux naturalisés. De Louis Daguerre, pionnier une fois encore, à Ronan-Jim Sévellec le « système » a traversé les époques, essayant d’atteindre ce qui est peut-être le plus difficile à créer en art, comme dans la vie en général : une sensation de « merveilleux ».
Même si nous n’avons pas de photographies pour le démontrer, l’exposition du Palais de Tokyo en a créé beaucoup, de merveilleux, dans son exposition Dioramas. Les trois premières salles, regroupant les plus anciennes pièces, sont sans doute les plus belles. Il faut ajouter les œuvres du cinéaste et plasticien Charles Matton, ou celle intitulée Bains d’Asnière de Ronan-Jim Sévellec. On y est. Il n’y a plus qu’à s’étendre près du bassin. Pour émettre malgré tout quelques réserves, des tableaux reliquaires – ou paperolles – auraient pu figurer dans l’exposition, Joseph Cornell aurait dû être mieux représenté, et les pièces contemporaines parfois mieux choisies. En revanche, la vitrine en hommage à Georges Henri Rivière (1897-1985), le fondateur du Musée des arts et traditions populaires, est un enchantement. Montrer ainsi, sous très grande vitrine, ce qui constitue, à une époque donnée, la vie quotidienne, est une manière élégante de préserver la mémoire. Du berceau jusqu’à la tombe, une vie est là, avec son bouquet de la mariée, sa chaise à sel, son coffre gravé de cœurs… Rien n’empêche de continuer cette forme de présentation aujourd’hui, comme demain. Les traces des vies changent, d’une génération à l’autre. Elles sont pourtant toujours aussi instructives pour les muséologues et les anthropologues.
Les musées vivent avant tout de donations. Celle faite, discrètement, cet été, par un collectionneur anonyme, d’un beau paysage du Douanier Rousseau au musée d’art naïf de Laval (que nous souhaitons visiter depuis longtemps !) est une aubaine pour ce musée, sa conservatrice, et la Mayenne.
Une autre donation, plus fracassante encore, a eu lieu récemment. La Karel Appel Foundation a en effet donné au Musée d’art moderne de la ville de Paris un ensemble de vingt-et-une œuvres du peintre hollandais. Une fondation qui donne à un musée ? C’est bien rare, ce qui fait d’autant plus apprécier le coup magistral réussi par le Musée d’art moderne, à commencer par son directeur, Fabrice Hergott.

Karel Appel, Animaux au-dessus du village, 1951

De 1948 à 1951, CoBrA connut un grand succès. Même s’il fut bref, et même s’il n’est pas en « isme », ce mouvement artistique est considéré comme l’un des plus importants du XXe siècle. Parmi ses membres, on notera Jorn, Corneille, Constant, Dotremont… On relèvera quand même en premier (avec Jorn), Karel Appel (1921-2006), né à Amsterdam, et qui vécut une partie de sa vie à Paris. Il était soutenu alors par de nombreux critiques, dont l’engagé Michel Ragon et l’abscons, mais défricheur, Michel Tapié. 

Karel Appel, L'âge archaïque, 1961

L’intérêt de cette donation est de couvrir toutes les périodes de Karel Appel. Il est aussi de montrer les différentes techniques qu’il utilise, comme la sculpture ou la céramique. 

Karel Appel, Visage, terre cuite vernie, 1954

Plusieurs pièces « historiques », de l’époque CoBrA, figurent dans cet ensemble. Elles ont été présentées cet été à Paris, mais seront demain, grâce aux prêts du Musée d’art moderne, dans toutes les rétrospectives de ce mouvement organisées à l’étranger.

Karel Appel, Hommes, oiseaux et soleils, 1954

Appel allie le sens de la couleur à une énergie débordante. Dans chacune de ses pièces, un souffle passe. La fantaisie est là aussi. Rien n’est pompeux, solennel ou répétitif dans ce travail. L’art est pris comme un jeu, sans doute sérieux, mais qui impose à l’artiste de ne pas se prendre au sérieux. Ce côté ludique et bouillonnant donne le sourire. Il rend heureux. « L’art est une fête », clame Karel Appel, dans « son » exposition. « L’art est merveilleux », lui répond en écho, trottoir d’en face, Dioramas.

Karel Appel, Tête pomme de terre, 1974

Karel Appel, Tête pomme de terre (détail)

Les anciens présidents de la République ne sont pas heureux. Cela n’a vraiment aucune importance. Dioramas et Karel Appel rendent heureux. Enfin, rendaient, car les lumières de ces expositions se sont éteintes.
Dioramas et Karel Appel ? Il fallait y aller !



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samedi 17 juin 2017

A Saint-Tropez, une belle "dernière" pour Jean-Paul Monery au musée de l'Annonciade



Chacun a sa madeleine de Proust. La nôtre se nomme Saint-Tropez. Tous les souvenirs d’enfance et de jeunesse sont là – enfin ceux des grandes vacances, les seuls qui restent durablement en mémoire. Tout n’était que joie, distractions agréables, soleil permanent, partie de tennis sur courts en terre battue, plages où l’on passait une grande partie de son temps.

 

Saint-Tropez avait un charme fou, et une population folle. On s’y amusait.
Choses et Vachon faisaient la mode de l’été. On appréciait les tartares au Gorille, il était déjà difficile de trouver une chaise rouge chez Sénéquier. On achetait les journaux sur le port, à la Maison de la Presse, et les livres chez la libraire de l’étroite rue Clémenceau. On dînait place des Lices, au milieu d’inconnus ou de gens célèbres…

Bleu, blanc, rouge, devant Sénéquier
















Mais Saint-Tropez, c’est aussi – en cela rien n’a changé – le musée de l’Annonciade. Impensable de venir ici  – deux heures, deux jours ou deux mois – sans s’y arrêter. Installé dans une ancienne chapelle, à l’entrée du port, un peu en retrait, il a bénéficié depuis sa création de nombreuses donations à commencer par celle du collectionneur Georges Grammont, amateur de toiles fauves, nabis et divisionnistes. Où mieux qu’à l’Annonciade peut-on voir les œuvres de Signac, Bonnard, Vuillard, Maillol, Matisse, Marquet, Derain, Vlaminck, Van Dongen… ? Depuis Grammont, grâce à d’autres dons, mais aussi à des achats pertinents, soutenus par la commune, ce musée compte l’une des plus belles collections d’art moderne de France. Il faut donc un conservateur amoureux de cette période artistique, et capable de la mettre en valeur. Ce fut le cas ces dernières années, grâce à l’œil, aux connaissances, et à « l’amour de l’art » du conservateur Jean-Paul Monery, qui vient de signer sa dernière exposition, après vingt-six années mises au profit du rayonnement de la ville de Saint-Tropez, via son musée municipal.

Jean-Paul Monery dans le jardin du musée de l'Annonciade, 10 juin 2017

En septembre 1991, après le musée de Grenoble, Jean-Paul Monery prit les fonctions du musée de l’Annonciade. Il étudia, comme il se doit, les collections dont il avait la charge, et consacra sa première exposition à Paul Signac, qui avait découvert la cité varoise cent ans auparavant. Après cette entrée en matière, qui rendait hommage au plus célèbre des artistes tropéziens d’adoption, il continua à proposer aux autochtones, mais aussi aux touristes amateurs d’art venant du monde entier, des expositions, souvent monographiques, qui mirent en avant le travail de chacun des peintres de la collection du musée. Monter ces expositions aura demandé un travail acharné, ce qu’accomplit Jean-Paul Monery avec le sourire, et toujours une aisance apparente. Vingt-six ans conservateur au musée de l’Annonciade, une cinquantaine d’expositions organisées, presque autant de catalogues publiés, n’est-ce pas là une tâche accomplie qui mérite une Légion d’honneur ? Pour nous, si !

Le musée de l'Annonciade, Saint-Tropez


Le samedi 10 juin 2017 eut lieu l’inauguration de la dernière exposition organisée par Jean-Paul Monery : 

« Georges Braque et Henri Laurens, quarante années d’amitié ».

A 12 h 30, devant l’entrée du musée, le maire de la ville, Jean-Pierre Tuvéri, lut un discours consacré au peintre Braque et au sculpteur Laurens. Après cette entrée en matière, il eut surtout des mots très amicaux et reconnaissants envers « son » conservateur qui quittait la place pour la laisser à son successeur, fin septembre. Le maire démontra combien ce conservateur avait marqué la ville de son empreinte. Puis, Jean-Paul Monery prit la parole pour expliquer, avec brio et émotion, son ultime accrochage. La foule, attentive, gagna ensuite l’intérieur du musée pour découvrir les toiles et les bronzes des deux maîtres.

Henri Laurens, Femme à l'éventail, 1919

Georges Braque, Nature morte cubiste, 1921

Henri Laurens, La Nuit, 1943

Georges Braque, Etude pour le plafond du Louvre, 1953


L’accrochage des peintures et la présentation des sculptures montrent une subtile alchimie entre les œuvres, qui se mettent en valeur l’une l’autre. La présentation est parfaite, limpide, évidente. Pour qui aime ces deux artistes, l’émotion est grande. Nul doute que Braque comme Laurens auraient été heureux de cette « rencontre » entre leurs travaux !

Quand Braque rencontre Laurens...

Une belle exposition n’est vraiment belle que si un beau catalogue l’accompagne. Sinon, une fois décrochée, plus rien n’a existé – ou presque. Tout n’était que rêve. Là, le rêve se prolonge grâce au catalogue de grand format, dans lequel une soixantaine d’œuvres sont bien reproduites. Un texte préliminaire permet d’appréhender ces quatre décennies d’amitié. En fin d’ouvrage, un tableau chronologique montre, en parallèle, la vie et la création de Georges Braque et d’Henri Laurens, depuis leur naissance jusqu’à leur décès. Une « Histoire de l’art » en soi. Une iconographie en sépia nous plonge dans l’époque et nous place aux côtés des deux grands hommes.

Catalogue de l'exposition Georges Braque et Henri Laurens, L'Annonciade, musée de Saint-Tropez, 2017


Après cette belle « dernière », il reste à Jean-Paul Monery à profiter de la vie, avec notamment sa famille et ses nombreux amis. On sait aussi que la visite d’expositions d’art contemporain sera à son programme – c’est un grand amateur – tout comme la lecture de beaux textes, et peut-être même l’écriture d’un ouvrage, dont le titre serait : « J’ai été conservateur du musée de Saint-Tropez ».


« Georges Braque et Henri Laurens, quarante années d’amitié »

Du 10 juin au 8 octobre 2017

Musée de l’Annonciade, Saint-Tropez

Tous les jours, sauf le lundi

Téléphone : 04 94 17 84 10

Catalogue : 25 €.


 


Galerie SR

16, rue de Tocqueville

75017 Paris

01 40 54 90 17



jeudi 20 avril 2017

En attendant Sougez, voyons Lotar...

 

Musée du Jeu de Paume, exposition Eli Lotar, printemps 2017


La photographie française de l’entre-deux-guerres compte un grand nombre d’artistes. Des expositions temporaires permettent, peu à peu, de mieux connaître ces personnalités, souvent fortes. Laure Albin Guillot, en 2013, au Jeu de Paume, Pierre Jahan, en 2014-2015 au Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, Emile Savitry, en 2016, au musée Mendjisky, sont quelques exemples qui ont montré le talent de ces créateurs. D’autres, plus ou moins célèbres, plus ou moins exposés, peuvent espérer un jour une « renaissance ». On pense, pour les femmes, à Rogi André, Ergy Landau, Denise Bellon, Ylla, Nora Dumas, Germaine Krull, pour les hommes à André Papillon, Emeric Feher, Pierre Verger, Pierre Boucher, André Steiner, Lucien Hervé, René Zuber… sans oublier l’un des plus grands photographes du XXe siècle, Emmanuel Sougez, dont on se désespère de voir un jour une exposition, au Centre Pompidou, au Jeu de Paume, ou au musée Rodin (il fit tout un travail sur le sculpteur), par exemple. En attendant Sougez, voyons Lotar…

Exposition Eli Lotar, Musée du Jeu de Paume, Paris

Parmi les images que la galerie SR possède de certains de ces photographes précités, elle en détient une, d’Eli Lotar, que le musée du Jeu de Paume met à l’honneur du 14 février au 28 mai 2017.
Né en 1905, mort en 1969, cet artiste d’origine roumaine, également auteur de films documentaires, s’est installé à Paris à l’âge de dix-neuf ans. Vite intégré dans ce que l’on nomme l’avant-garde, il expose dès 1929 aux côtés de Germaine Krull, Man Ray et André Kertész. Ses amis sont autant ses pairs que des cinéastes, comme Joris Ivens ou Luis Buñuel, des écrivains, comme Roger Vitrac ou Antonin Arthaud, ou des artistes, comme Alberto Giacometti. Eli Lotar sera le dernier modèle du sculpteur (vers 1964-1965), le photographe laissant, de son côté, des représentations de son façonnier.  
Proche de la photographe allemande Germaine Krull, dont il fut l’apprenti, l’assistant, et le compagnon, Lotar publia dans des revues comme Arts et métiers graphiques, ou encore Vu.
Y a-t-il, comme pour Doisneau, Lartigue ou Sougez, un style Lotar, un monde Lotar, un grain Lotar ? Difficile à dire. A Paris, la photographie moderniste de Lotar eut souvent comme sujet le paysage urbain et industriel. Humaniste, engagé, c’est aussi un Paris populaire, voire misérable, qu’il représente. Parfois – c’est l’époque – il regarde du côté du Surréalisme. Il s’intéresse, enfin, à des thèmes précis, comme les abattoirs de la Villette, la Foire de Paris, les artistes du Moulin Rouge… 

Au Moulin Rouge : les Blackbirds (1929)

L’insolite, le curieux, sont également contenus dans son œuvre. La galerie SR détient une épreuve de cette veine-là. Intitulée Les Boucs, elle représente de drôles d’animaux, à l’épaisse fourrure, agiles sur des rochers pentus. Eli Lotar prit cette image en 1935, à l’occasion d’un voyage en Grèce. Un exemplaire, signé au crayon par l’artiste, appartient à la galerie, tandis qu’un autre tirage, non signé, présenté à l’exposition du Jeu de Paume, figure dans les collections du Centre Pompidou. 

Eli Lotar, Les Boucs, 1935 (collection Galerie SR)
Eli Lotar, Les Boucs, 1935 (collection Centre Pompidou)

Souvent, les photographes célèbres ont une image emblématique qui les identifie pour toujours. Celle de Lotar, que l’on peut voir immensément agrandie à l’entrée de l’exposition du Jeu de Paume, représente un homme, en manteau et chapeau, qui court, affolé par le spectacle qui se déroule derrière lui : un geyser en irruption, qui crache de la terre et de la poussière à plusieurs dizaines de mètres du sol. 

Eli Lotar, Travaux d'assèchement du Zuiderzee, 1930 
(Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis)

Le lieu, hormis ce cratère, est désert. Le sol est aride et plat à l’infini. L’homme seul, étrangement élégant en cet endroit, s’enfuit, redoutant d’être la proie de cette vision, qui pourrait être celle d’un rêve cauchemardesque. L’image, datée 1930, s’intitule Travaux d’assèchement du Zuiderzee. Elle peut prêter à dissertation. Elle aurait pu inspirer Hitchcock. 

 
Il est loin d’être le plus connu, peut-être pas le plus génial non plus, mais une visite au Jeu de Paume, dans le jardin des Tuileries, permet de se confronter à un regard engagé (commissaires de l’exposition Damarice Amao, Clément Chéroux et Pia Viewing, auteurs également des  textes du catalogue).

La Grande Roue, vue du Jeu de Paume





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vendredi 6 janvier 2017

L'art des Charbonnier : Pierre et Jean-Philippe

 

 

Le peintre Pierre Charbonnier (1897-1978) est né au bord du Rhône, à Vienne (département Isère). Le thème de l’eau fut très présent dans son œuvre. Réminiscence de son fleuve natal ?

Sa vocation d’artiste se dessina fort jeune. Après un passage aux Beaux-Arts de Lyon, puis à l’Académie Ranson, il exposa, dès le début des années 1920, au Salon des Indépendants, au Salon d’automne, ainsi que dans diverses galeries parisiennes. Il vécut surtout à Paris, rue Lacépède, puis rue Saint-Martin, mais retrouvait son cher cours d’eau en passant les étés dans sa maison de La Roche-de-Glun, village drômois des bords du Rhône, où il recevait ses amis poètes et artistes, car il était lui-même un artiste-poète. Ce sont d’ailleurs les poètes qui parlèrent le mieux de lui : André Salmon, René Char et Francis Ponge. Il les illustra tous les trois.

Des années 1920 aux années 1970, Pierre Charbonnier ne cessa de peindre, et d’exposer. Il réalisait un art figuratif, ce qui dénotait, non pas un conservatisme, mais bien  une marginalité, à une époque où l’abstraction avait peu à peu tout détrôné. Son travail touchait ses semblables, c’est-à-dire les artistes, ainsi que les écrivains et les poètes. Peu, au-delà de ce cercle fermé. Aussi, ne vécut-il que modérément de sa peinture. La plupart des artistes, lorsqu’ils n’ont pas de fortune personnelle, un mécène, ou une compagne riche, exercent une autre activité pour vivre. En premier, on pense à l’enseignement dans une école – primaire, secondaire ou des beaux-arts. Lui, gagna sa vie grâce au cinéma. Il réalisa des films, tel Pirates du Rhône (avec comme coréalisateur Jean Aurenche). Il fit surtout les décors de la plupart des films de Robert Bresson : Journal d’un curé de campagne, Pickpocket, Au hasard Balthazar… Quand Marcel Carné avait son Alexandre Trauner, Jacques Tati, pour assistant, le merveilleux peintre Jacques Lagrange, Robert Bresson, lui, se reposait, en partie, sur Pierre Charbonnier.
Le travail auprès de Bresson était intense et prenant. Cela n’empêchait pas le peintre d’exposer ses tableaux dans de multiples lieux, comme les galeries d’Henriette Gomès ou d’Albert Loeb, mais aussi dans des musées. Le Centre Pompidou possède une Nature morte aux jarres, grande toile de 1923, digne de sortir des réserves. D’autres musées, en France et à l’étranger, ont des Charbonnier.

Pierre Charbonnier, Nature morte aux jarres (coll. Centre Pompidou)

Pour reprendre le titre d’un si beau livre de Pierre-Jean Jouve, il y a tout un côté « monde désert », dans la peinture de Charbonnier. Souvent des vues prises d’une fenêtre, l’une des meilleures veines du peintre. Elles donnent sur d’autres fenêtres, la perspective de rues vides, de grues statiques, de longs immeubles étroits, de balcons inanimés, de voitures minuscules alignées dans des parkings… Un mélange de Chirico, avec ses places abandonnées, mais aussi une inspiration qui vient de la photographie, de ce fameux « œil » du photographe, comme longtemps avant lui l’avait eu, par exemple, Gustave Caillebotte.

Pierre Charbonnier a situé les lieux où il a peint. Paris, d’abord, mais aussi Lyon, Tournon, La Roche-de-Glun, Samois, Echirolles, Honfleur, Sète, Barcelone… Beaucoup de ports. Beaucoup d’eau. Pourtant, rien n’est pittoresque dans son travail, au point qu’il est souvent impossible de reconnaître l’endroit où a été réalisée la toile, même si, au dos, elle est située de manière précise. Comment ne pas penser à un mélange de Barcelone et de New York dans une peinture intitulée Le Printemps à Echirolles ? L’artiste crée un prisme déconnecté du réel. Et sème le trouble. 

Pierre Charbonnier, La Roche-de-Glun, huile sur toile, 45 x 55 cm.

Une peinture présentée à la Galerie SR va dans ce sens. Intitulée La Roche-de-Glun, datée 1958, elle montre des barques qui pourraient presque figurer dans une estampe d’Hiroshige. On est bien pourtant sur les berges du Rhône, avec sept embarcations vides, représentées du dessus, dont les rames sont en forme d’allumettes. Les couleurs sont réduites. Gris et noir pour les barques, bleu pour les eaux du fleuve, vert pour le reflet dans l’eau des bateaux, mais aussi pour les cercles concentriques qui confèrent une certaine originalité au sujet. Il y a un raffinement et une singularité dans ce tableau de Charbonnier, comme dans l’ensemble de l’œuvre du peintre. En un mot, une épure. Il en est ainsi dans les haïkus de son compatriote Viennois Paul-Louis Couchoud (1879-1959), précurseur en France de cet art de la concision. Présenter, au musée de Vienne, une exposition qui associerait les peintures de Charbonnier aux poèmes de Couchoud serait original, et pas tout à fait incongru :

« Horizon solennel

Le fleuve magnifique

Agonise dans les sables. »



« Les joncs même tombent de sommeil

Je rôtis délicieusement

Midi. »


Nous n’avons pas connu Charbonnier père. Mais nous avons connu Charbonnier fils. Prénommé Jean-Philippe, il est aujourd’hui plus célèbre que son père, ce qu’il regretterait sans doute infiniment. Par exemple, des souvenirs de La-Roche-de-Glun, avec son père, il en partagea beaucoup. Comme celui de rencontrer, adolescent, Max Ernst et sa dernière « fiancée » en date, l’artiste peintre et romancière Leonora Carrington, qui, dixit l’intéressé lui-même, fit beaucoup d’effet au jeune homme qu’il était. A cette époque, c’est-à-dire la fin des années 1930, Max et Leonora avaient aménagé à leur manière l’une de ces maisons de bout du monde, à Saint-Martin d’Ardèche. Et le couple rendait visite aux Charbonnier, de l’autre côté du Rhône, sur la rive drômoise. Pour symboliser ces artistes qui fréquentaient La Roche-de-Glun, le journaliste-chroniqueur Pierre Vallier écrivit : « Certes, La Roche-de-Glun n’est pas tout à fait le Chatou de Valence, mais cela y ressemble. » La comparaison donne bien l’esprit de ce lieu rhodanien.
Jean-Philippe Charbonnier (1921-2004) était photographe. Cela nourrit en général mieux son homme que la peinture, surtout lorsqu’on est grand reporter, ce qui était son cas. Après avoir fait quelques armes d’apprentissage, grâce à son père, chez les photographes lyonnais Blanc et Demilly, il travailla notamment pour la revue mensuelle Réalités. De 1950 à 1974, il fit, pour ce magazine, des reportages à la fois en France, mais surtout dans le monde entier. Parallèlement, eurent lieu des expositions de ses images. En premier, chez Agathe Gaillard - un temps son épouse -, papesse à Paris de la photographie, tout comme Denise René voua sa longue existence à une certaine peinture abstraite – géométrique et cinétique.

De son vivant, Jean-Philippe Charbonnier eut droit à une rétrospective au Musée d’art moderne de la ville de Paris (1983). Après sa mort, quelques-unes de ses images formèrent l’album annuel de Reporters sans frontières, Pour la liberté de la presse (2005). Une exposition se tint également au Crédit Municipal de Paris (novembre 2014 – février 2015). Intitulée L’œil de Paris, elle fut organisée par Emmanuelle de l’Ecotais, qui remarque, dans la préface du catalogue :

« A côté de ses travaux pour Réalités, Charbonnier travaille pour la publicité et la mode. Ces reportages le conduisent également dans les coulisses de l’Opéra ou des Folies-Bergères, dans les caves de Saint-Germain-des-Prés où se croisent Miles Davis et Juliette Gréco. A l’aise partout, se fondant dans le paysage, s’adaptant au luxe autant qu’à la pauvreté, Jean-Philippe Charbonnier est un homme « tout-terrain ». Sans doute parce qu’il a grandi dans une famille de peintres, dans un milieu d’artistes, qui lui a transmis un certain caractère bohème. »

            C’est tout à fait juste. Ce « caractère bohème », Charbonnier l’eut toute sa vie. Il le tenait de son père, mais aussi de sa mère, Annette Vaillant, romancière et essayiste, qui côtoya dès son enfance des artistes comme Bonnard et Vuillard, sur lesquels plus tard elle écrivit, tout comme elle laissa ses impressions sur La Revue blanche et les Natanson, auxquels elle était apparentée, dans un livre intitulé Le Pain Polka (Mercure de France, 1974).

A Paris, où nous le rencontrions, Jean-Philippe Charbonnier habitait un cinquième étage sans ascenseur au bord de la Seine, derrière l’Hôtel-de-Ville. L’adresse était 1, rue du Pont Louis Philippe, à côté de la galerie d’Agathe Gaillard. A deux pas aussi, mais pas dans le même immeuble, de l’appartement du bon peintre catalan, un peu austère et sérieux, Xavier Valls, qui nous recevait avec sa si belle épouse, Luisa, tous deux parents d’un certain Manuel… Il fallait également grimper cinq étages pour atteindre l’appartement-atelier de Xavier Valls, au 103, rue de l’Hôtel-de-Ville. Décidément, la vue sur Paris, si extraordinaire ici, en son épicentre, se méritait.


Charbonnier fils vivait dans un joyeux désordre, mais ses images étaient, elles, bien archivées. On n’y avait pas accès. La vue sur la Seine, Notre-Dame, les îles, les quais – tout comme chez les Valls – procurait un double vertige : celui de la hauteur et celui de la beauté. Une vue qui laissait sans voix. Il avait beaucoup aimé et photographié Paris, avant de s’en détacher, pour ne plus y vivre qu’en transit. Il avait beaucoup aimé les Parisiennes, aussi. Dans les années 1990, il rêvait encore de voyage dans des pays lointains, mais surtout de montagne et de ski. Il s’échappait à la moindre occasion pour rejoindre la vallée de Chamonix, et notamment Argentière, où il se sentait revivre. Il envoyait des cartes postales à ses amis dans lesquelles il disait son bien-être et affichait ce sentiment de liberté recherché avant tout. Là, ou ailleurs, en province comme à l’étranger, mais le moins possible à Paris, même s’il savait que montrer son travail dans la grande ville lui procurait une notoriété incomparable.


Carte postale de Jean-Philippe Charbonnier

Les mots adressés à ses amis n’étaient jamais banals. Des cartes que l’on n’avait pas envie de jeter, une fois lues. Toujours une expression ou une phrase originale – à son image. Une publication de sa correspondance permettrait de bien comprendre l’homme, et sa forme d’esprit : une verve, faite de gouaille, de franc-parler, de culture et d’humour. Sur sa vie à la montagne, il clamait : « Ici je respire. Air et silence remarquables, efforts physiques bêtes mais salutaires, émerveillements répétés devant les cadeaux du ciel et quelques créatures sauvages, différentes des demoiselles parisiennes, mais tout aussi séduisantes… et inaccessibles (plus ou moins !) »

Il était un grand amoureux des femmes, leur vouait même un culte, et considérait la photographe Lee Miller, qu’il connut, comme « la plus belle femme au monde, quintessence de la beauté et du talent », précisait-il. On ne dira pas du génie, car Charbonnier écrivit aussi, dans un livre de souvenirs : «  Je ne crois pas au génie, surtout en photographie. » (Un photographe vous parle, Grasset, 1961).  

Il vécut les dernières années de sa vie dans l’arrière-pays varois. Nul doute que jusqu’à son dernier jour il y fut heureux – et bien entouré.


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