jeudi 27 février 2020

Jean Piaubert, un Antoni Tapies français




Jean Piaubert, Chevalier des temps futurs, Peinture et sable sur panneau, 1986

Avec l’allongement de la durée de vie, il y aura de plus en plus d’artistes centenaires à travers le monde. Un jour viendra où le travail de ces centenaires sera étudié. Ce sera là aussi une manière de juger des ressources humaines.
On a beaucoup évoqué les cent ans de Pierre Soulages, né à Rodez en 1919. Sa ville natale peut se vanter d’avoir l’un des plus beaux musées du monde consacré à un artiste. Pour un lieu situé dans une région qui n’est pas la plus accessible de France, la fréquentation de cette institution laisse rêveur. Elle est pourtant justifiée.
Lorsque notre ami Jean Piaubert (1900-2002) est devenu centenaire, cela s’est passé plus discrètement. Pourtant, quel beau centenaire de l’art il a fait, lui aussi ! 


Stéphane Rochette et Jean Piaubert, Paris, vers 1990
Pour aborder l’œuvre de ce peintre, également graveur et sculpteur, il semble que la poésie soit le plus court chemin. Car cet artiste était aussi poète. Son recueil Mes moires (Editions Albert Verbeke, Paris, 1974) en témoigne. Ses illustrations de livres aussi, à commencer par les XXXIII sonnets composés au secret, de Jean Cassou (La Hune, Editions de Minuit, Paris, 1950). Enfin, quand beaucoup d’artistes abstraits donnent pour titre à leurs tableaux des numéros, Jean Piaubert – qui n’est pas un numéro – préfère, lui, accompagner ses œuvres d’une touche d’imaginaire : A la grâce du vent, Offerte au ciel, Petit matin, Au bord du temps, Comme au premier jour, Tout chante, Heure claire, Je voyage

Exposition Piaubert, Galerie Creuzevault, Paris, 1958

         Né en Gironde, sur la commune de Le Pian-Médoc, dans un hameau nommé Feydieu, – prémonitoire pour ce croyant –, il fera les Beaux-Arts de Bordeaux, puis carrière à Paris. Quelques grands noms du XXe siècle vont accompagner sa destinée. Musidora, qui l’introduisit dans quelques cercles de la « capitale », Paul Poiret, pour qui il travailla, Denise René, chez qui il exposa, Jean Cassou et Pierre-André Benoit, qu’il illustra, sans oublier Jeanne Piaubert, sa femme, qui créa la marque de produits de beauté du même nom.
         Un artiste qui travaille pendant près de soixante-quinze ans connaît diverses périodes. Piaubert commença par des toiles figuratives, scènes de plage, portraits, ou encore paysages des vignobles de son enfance. Le basculement vers l’art abstrait s’est fait juste après la guerre avec une grande peinture sur panneau, Barbara (1945), qui est sans doute la plus emblématique de cette deuxième période, et qui fut longtemps conservée par l’artiste comme une pièce maitresse, ou un talisman, et présentée dans toutes ses expositions. Il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là, avait écrit le poète – qui inspira le peintre… 

Jean Piaubert, Barbara, Huile sur bois, 1945 

A un âge – quarante-cinq ans – où beaucoup d’artistes ont déjà tout dit, Jean Piaubert commença seulement son œuvre d’authentique créateur. Elle sera à maturation lente. Jusque-là, tout n’avait été que recherches et tâtonnements. Rien susceptible de franchir un jour les portes du temps. Là, d’un coup, le déclic intervient. A partir de cette époque, et pendant une vingtaine d’années, l’artiste va créer un monde abstrait, où il intègre des signes mystérieux et souverains, souvent comme projetés dans l’espace. Tout Piaubert est là. Son univers ne ressemble à nul autre. Pourtant, un troisième Piaubert va éclore vers 1965, qui est aujourd’hui le plus connu. Celui où il introduit le sable dans ses œuvres.
Le sable en peinture. Le sable qui accompagne ou remplace, sur une toile ou un panneau en bois, l’huile ou l’acrylique. Le sable que l’on foule du regard. De nombreux peintres s’y sont exercés. Quelques noms d’artistes viennent à l’esprit. Braque, en premier, dès les années 1910, puis Picasso, avec sa série réalisée à Juan-les-Pins en 1930. L’on peut ajouter Alfred Reth, Zoltan Kemény, Antoni Tapies, Miquel Barcelo… et Jean Piaubert. Il faudrait un jour présenter une exposition qui regrouperait des œuvres de ces artistes, faites à partir de sable. Cette liste, non exhaustive, montre qu’il y a matière à. Il ne reste plus qu’à trouver un commissaire d’exposition original et audacieux, ou un conservateur de musée qui ne le serait pas moins. Avis aux amateurs…
Un jour, vers la fin des années 1980, une association se créa, qui vécut quelques années : Les Amis de Jean Piaubert. Un vendredi par mois, à l’heure du déjeuner, une réunion se déroulait chez Piaubert, rue Yvon Villarceau, à Paris. Une dizaine de personnes y assistaient, toutes amies de Jean, dont le critique Gérald Schurr, et l’avocat écrivain Christian Péchenard – auteur d’une trilogie fameuse sur Proust. Entre Piaubert et Péchenard, les discussions volaient haut. L’association s’était donné pour but d’organiser une exposition Piaubert dans un musée parisien, et de publier un livre. Si l’exposition rêvée – au Centre Pompidou ou au Musée d’art moderne de la ville de Paris – ne put avoir lieu, une monographie Jean Piaubert, signée de Pierre Cabanne, parut aux Editions de l’Amateur en 1991. L’objectif fut donc à moitié atteint.
La Galerie SR propose des œuvres de Jean Piaubert des années 40, 50, mais aussi des années 80, comme le Chevalier des temps futurs. Cette œuvre montre la vitalité d’un artiste qui avait alors quatre-vingt six ans lorsqu’il l’a créa. La manière d’apposer la matière, la variété et le choix des sables, l’aspect du visage donné au « chevalier », font que cette œuvre s’impose d’elle-même.
Jean Piaubert appréciait les gens qui aimaient son travail. Il supportait moins les critiques ou les réserves... Voilà des « qualités » que la plupart des artistes ont en partage… et peut-être même, plus généralement, les êtres humains ! En dehors de ce léger travers, il était drôle, généreux, spirituel – dans tous les sens du terme –, profond, cultivé, attentif aux autres, appréciant les plaisirs de la vie. Il recevait en grand seigneur. Il avait une élégance d’un autre temps, avec ses chemises jaunes, toujours du même jaune, commandées en plusieurs exemplaires dans la même maison, et des foulards en soie.
Pour en revenir aux peintres de la matière, à partir des années 1950, l’artiste barcelonais Antoni Tapies (1923-2012) a inclus divers matériaux dans ses tableaux –  dont le sable. Il façonna un univers abstrait de signes bruts, dynamiques, organiques, telluriques. La croix, qui revient dans la plupart de ses œuvres, en est son autre signature. Si Tapies et Piaubert regardent souvent vers la création du monde, Piaubert scrute aussi le cosmos, à travers des vues que ne dénigrerait pas la NASA. La force absolue est chez Tapies, le voyage, le rêve, l’imagination sont chez Piaubert.
            L’œuvre de Jean Piaubert est sans doute plus inégale que celle d’Antoni Tapies. Chez Piaubert, à côté de pièces majeures, des peintures plus faciles, ou moins harmonieuses, font aussi partie de son travail. Mais si un musée exposait dans une même salle vingt beaux Piaubert aux côtés de vingt grands Tapies, les compositions de l’artiste français supporteraient la comparaison. 



Antoni Tapies et sa femme Teresa, Antibes, 2002

            A partir de 1945, Jean Piaubert a connu trois décennies fastes. Elles l’ont alors placé aux côtés des grands peintres français abstraits de son temps. Puis s’installa un oubli progressif. Ses œuvres se trouvent pourtant dans de nombreux musées, comme Albi, Bordeaux, Caen, Le Havre, Menton, Strasbourg, Valenciennes, ainsi qu’au Musée d’art moderne de la ville de Paris. A l’étranger, certains musées comme Amsterdam, Bâle, Bruxelles, Charleroi, Mannheim, Reykjavik, sans oublier le Guggenheim de New York détiennent aussi des Piaubert. Parfois exposés, ils sont le plus souvent dans les réserves. Viendra un jour le temps où Piaubert refera surface – lui et son œuvre. Le temps où l’on se rendra compte qu’une part de l’œuvre de cet artiste fait de lui un Tapies français. 

 

Galerie SR

16, rue de Tocqueville

75017 Paris

01 40 54 90 17

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