mercredi 27 mai 2026

François Dodat, le plus anglais des poètes français

    

Les Editions Fiacre viennent de publier un livre consacré au poète François Dodat (1908-1996). Il s’intitule : François Dodat, poète cueilleur de mots

 

 



  

Dans la préface de l’ouvrage, la fille de l’écrivain, Catherine Parisot-Dodat, s’interroge :

 

« Mais qui est donc François Dodat ? Le père de famille, l’angliciste, le grand voyageur, l’amateur d’art, l’érudit, le pianiste, l’inspecteur d’Académie, le poète fait de mots, couvert de mots ? »

 

Il est ici fait allusion à la remarque du journaliste et chroniqueur Pierre Vallier, qui connut l’auteur, et le décrivit ainsi : 

 

« Cet homme de talent était fait de mots, couvert de mots, et c’était un enchantement que de les écouter ou de les lire dans leur subtil enchaînement. »

 

 

Poème manuscrit de François Dodat (Archives Dodat, Paris)

 

Pour s’en convaincre – ou non – voici deux exemples de la poésie de François Dodat :

 

Pigafetta

 

« La maison du navigateur s’ouvre en plein ciel parmi les nacelles oubliées et les filets du grand jour. Un sauvage y peint en rose un jardin sans épines pour l’Hespéride pieuse qui garde les entrées de la mer. Et le navigateur entouré de ses oiseaux sourit aux passants de la rue. Il est mort depuis longtemps, mais on le sait, et les marchands de plantes douces s’arrêtent volontiers près de sa fenêtre basse, et lui jettent des bouquets et des images de la gloire dont il aime à orner le fond lointain de sa trop silencieuse mémoire. »

 

Une vie de Sphinx

 

« L’homme promenait son sphinx tous les soirs autour de la ville… On lui posait des questions embarrassantes, mais c’est le sphynx qui répondait. »

 

Un ton personnel est donné.

Le livre consacré à François Dodat comprend deux parties. La première, biographique, évoque ses années d’enfance et de jeunesse passées entre Lyon, sa ville natale, et Londres, sa ville de cœur. Puis vient le moment où le jeune homme est nommé, en 1931, à l’âge de vingt-trois ans, professeur d’anglais au lycée de Tournon-sur-Rhône, poste qu’un certain Stéphane Mallarmé avait occupé quelques dizaines d’années auparavant. A Tournon, il rencontra Renée Mouillon, professeur de Lettres classiques, qu’il épousa en 1936. Le couple, très uni, aura trois enfants, tous nés au bord du Rhône. 

 

 

François Dodat devant le Rhône

 

Anglophile, François Dodat séjourna chaque année à Londres, avec sa femme. Si l’on y ajoute les années qu’il passa en Angleterre durant sa jeunesse, nul doute qu’il fut le plus anglais des poètes français. Il faisait sien l’état d’esprit et l’humour des Britanniques que l’on retrouve dans ses écrits. Sur la couverture du livre, on voit François et Renée Dodat à l’heure du thé, rituel très « british » que ne manquait jamais le poète.

François Dodat enseigna à Tournon pendant vingt-cinq ans. Parallèlement, il publia ses recueils chez ses amis René Tavernier (Editions Confluences) et Pierre Seghers. On pouvait faire plus mauvais choix. Ils avaient pour noms : Règnes, Pièges, L’arbre émerveillé, Etrusques… 

 

François Dodat, Règnes, Editions Confluences, 1945

 

 

François Dodat, L'arbre émerveillé, Editions Seghers, 1951

 

 

François Dodat, Pour un théâtre olympique, Editions Seghers, 1953

 

 

A Valence, il participa activement à la revue artistique et littéraire Mosaïques créée par Pierre Mérindol. Il fit cela en lien avec trois de ses amis d’alors, le peintre Pierre Charbonnier, dont l’atelier était tout près, à La Roche-de-Glun, le romancier valentinois Claude Boncompain et le poète Alain Borne. En 1948, il organisa, non sans mal, à Tournon, plusieurs manifestations pour célébrer le cinquantième anniversaire de la mort de Mallarmé. 

 

 


 

Après l’enseignement, il voulut devenir inspecteur d’Académie, ce qu’il parvint à faire, d’abord à Bar-le-Duc, puis à Nantes, où il termina sa carrière. Toujours en parallèle, il continua à écrire. Paul Vincensini, à Genève puis à Rochessauve, fut alors son éditeur. Et chez Seghers il publia dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » un volume consacré au poète américain Langston Hughes. 

 

 

François Dodat, Langston Hughes, Editions Seghers, 

"Poètes d'aujourd'hui", 1964


 

Drôle, curieuse ou absurde, voilà un peu de la poésie de François Dodat :

 

« La dame du cirque

se promenait avec un lion à la main

qu’elle ouvrait de temps en temps

pour se protéger du soleil. »

 

« Tiens

je n’aurai jamais assez de vagues

pour finir la journée

se dit la mer

en se calmant peu à peu

car elle avait de l’amour-propre. »

 

« La ligne droite

avait beau revenir sur ses pas

c’était toujours la ligne droite. » »

 

« La gazelle est si gracieuse

qu’elle se nourrit

de petit gazon. »

 

Dans François Dodat, poète cueilleur de mots, il est question des liens entretenus avec ses pairs, les poètes, mais aussi avec les peintres, car François Dodat était amateur d’art et collectionneur. 

 

 

Pierre Charbonnier, Bouteille italienne, huile sur toile, 74 x 55 cm, 1952, coll. part. 


Pierre Charbonnier, Le Rhône, huile sur toile, 81 x 100 cm, 1952, coll. part. 


 

La seconde partie du livre contient des poèmes de François Dodat – l’ouvrage en dénombre cent-quatorze – ainsi qu’un essai qu’il écrivit sur la poésie.

Enfin, sont réunies ses lettres adressées à Francis Ponge – ce contemporain qu’il admira le plus – accompagnées d’un court essai sur la poésie de Ponge, et ses lettres à Alain Borne suivies de souvenirs sur Borne.

Parmi les nombreux écrivains et poètes qui ont salué François Dodat, figure au premier rang Pierre Seghers, qui se lia d’amitié avec lui dès 1939. Dans la revue Poésie 86, Seghers écrivit :

 

Son encre est de rosée, luisante, phosphorescente, sympathique. Elle ne se révèle, ni à tout le monde, ni tout de suite. Qui est-il ? Il n’a rien d’un baroque, ni le discours, ni le recherché, rien d’un précieux ajustant sans cesse ses cravates. Il est Dodat, ami des enfants et des poètes, tapi entre l’improviste et les atomes crochus, un marieur sans égal, un homme qui ressemble au Simple de Langston Hughes, son vieil ami américain qu’il a si bien traduit. […] Avec lui, les images saisies aussitôt qu’entrevues deviennent autant d’instantanés qui racontent, en fondus-enchaînés, toute l’aventure du cœur et du regard. Cela va loin et surtout bien plus profond qu’il ne paraît. 

 

            Dans une lettre à François Dodat, Pierre Seghers remarquait : « Ce qui compte le plus dans la vie c’est l’amitié. » Il venait une fois de plus de le prouver.

Partir à la recherche d’un poète, c’est découvrir un nouveau territoire. Celui que nous laissa François Dodat est à la fois surprenant et attachant. 

 

Poème de François Dodat (Archives Dodat, Paris)

 
 

Stéphane Rochette

75017 Paris

galerie.sr@gmail.com

dimanche 22 mars 2026

Le Déjeuner des canotiers, de Renoir, est à Paris

  

Il a traversé l’Atlantique et il faut en profiter, car cela ne va pas durer. Le célèbre tableau de Pierre-Auguste Renoir, Le Déjeuner des canotiers, peint en 1880, est de retour à Paris. Il figure au sein de l’exposition « Renoir et l’amour », qui se tient au musée d’Orsay, du 17 mars au 19 juillet 2026. 

 

Pierre-Auguste Renoir, Le Déjeuner des canotiers, 1880-1881

 

Quand on a eu la chance de le contempler à la Phillips Collection de Washington, le souvenir que l’on en garde est durable. Mais Washington, c’est loin… Alors vite, un billet pour Orsay ! Après tout, au temps de Renoir, le lieu n’était-t-il pas une gare… ?

Comme la plupart des artistes, Renoir a produit une œuvre inégale. Il se rattrape – fort bien – par quelques peintures comme La Grenouillère, La Loge, Terrasse à Cagnes, Nu couché, La Rêverie, Gabrielle et Jean… Parmi d’autres œuvres majeures, deux se détachent : Le Bal du Moulin de la Galette (conservée au musée d’Orsay) et surtout Le Déjeuner des canotiers. Alors remercions les conservateurs qui ont monté cette exposition, notamment Paul Perrin, spécialiste de Renoir, pour avoir permis ce prêt exceptionnel.

         Le tableau représente la fin d’un déjeuner. Nous sommes un dimanche, en été. L’après-midi est déjà commencée. De manière plus ou moins visibles, quatorze personnes sont représentées, neuf hommes et cinq femmes. Deux tables sont constituées. Une partie des protagonistes se tient debout, notamment près du balcon, à l’étage du restaurant Fournaise, à Chatou, où se déroule la scène. Des groupes se forment. Les femmes, élégantes, portent des chapeaux. Les hommes arborent des tenues diverses. Certains sont en costumes et hauts de forme, d’autres simplement en débardeurs. Trois hommes et une femme portent des canotiers. Cela donnera le titre au tableau. Le restaurant est situé en bord de Seine. Après, lorsque le groupe s’éparpillera, certains iront peut-être canoter, ou réparer leur périssoire. Dans le jeu des regards, les attitudes, les gestes, on voit que l’amour flotte dans l’air. Les verres et les bouteilles vides montrent qu’une douce ivresse s’est emparée des corps. La toile de tente, rayée orange et blanc, protège du soleil. Dans le fond, vers la droite, on devine des bateaux sur le fleuve. L’atmosphère est légère. C’est simplement la joie de vivre qui est représentée, mais combien il est difficile de transposer en art ce sentiment ! Qui mieux que Renoir, à travers cette peinture, l’a réalisé ? 

 



 

Parmi les auteurs qui ont écrit sur Renoir, Henri Perruchot fut sans doute l’un de ses biographes les plus justes et les plus fins. Perruchot a d’ailleurs signé chez Hachette, dans une collection intitulée « Art et destin », une série d’ouvrages remarquables sur Manet, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Toulouse-Lautrec et Seurat. Dans La Vie de Renoir, paru en 1964 (édition avec couverture en tissu de Pierre Frey, et cinquante pages d’illustrations), l’auteur met en avant cette « joie de vivre » du peintre impressionniste : « Nos vies sont le produit d’un jeu subtil entre ce que nous sommes et ce qui nous advient. Les hasards qui nous échoient, nous les marquons de notre propre signe. Ce signe, chez Renoir, fut celui de la joie de vivre. Parce qu’il n’était aucunement l’homme des complications et des drames, parce qu’il possédait une âme de soleil, rien n’eût pu ébranler sa confiance en la vie ni altérer son chant à la beauté du monde. » 

 


 

Cette « âme de soleil » – Renoir n’aimait vraiment que l’été, car il craignait le froid – se plut par la suite aux Collettes, à Cagnes-sur-Mer. Un musée Renoir aujourd’hui en témoigne. Un autre trait de caractère qui montre la nature de Renoir, est dans cette remarque qu’il fit lorsque Paul Gauguin s’en alla vers les antipodes : « On peut si bien peindre aux Batignolles ! ». « L’Eden, c’est en lui-même que Renoir le portait », soulignera Henri Perruchot. Quant au cinéaste Jean Renoir, l’un des fils du peintre, il disait que lorsqu’il pensait à son père lui venait instantanément à l’esprit le mot « bonheur ».

Bien sûr, c’est toute l’exposition « Renoir et l’amour » qu’il faut visiter au musée d’Orsay, à la fois pour découvrir ou redécouvrir l’œuvre du peintre, mais aussi la situer parmi ses contemporains. En point d’orgue, Le Déjeuner des canotiers viendra, dans la couronne Renoir (pas celle dérobée au Louvre…) apporter sa perle la plus rare, son joyau. Il faut aussi visiter l’exposition, car ce tableau ne sera peut-être plus jamais prêté, et qu’il n’y aura donc peut-être plus jamais d’occasion de le voir en France. 

 

Chatou, La Maison Fournaise, 2026

 

Quand l’œuvre sera repartie aux Etats-Unis, il restera encore le lieu où elle fut peinte. Un déjeuner ou un dîner à la Maison Fournaise, créée en 1857 à Chatou, sous la tente rayée qui n’a presque pas bougé, donnera l’illusion, en voyant quelques bateaux sur la Seine, d’un temps comme arrêté, d’une douceur de vivre comme préservée. Au XXIe siècle, le site est encore charmant, et tout concourt à passer un moment agréable en ce lieu, quelque cent cinquante ans après Renoir et ses amis.

Les choses ont une manière à elles d’arriver. Laissons-les faire. C’est cette philosophie de vie qu’avait Renoir, lui qui avait coutume de dire : « Je n’ai jamais cherché à diriger ma vie, je me suis toujours laissé conduire par les événements ». Telle est peut-être, au fond, la clé du bonheur, ce bonheur qu’il n’eut de cesse de vouloir reproduire dans ses tableaux, et qu'il pratiqua comme un art. 

 

Stéphane Rochette

75017 Paris

galerie.sr@gmail.com

 

mardi 28 octobre 2025

Georges de La Tour en détail au musée Jacquemart-André

Le goût profond pour l’art, et la peinture en particulier, est rare chez l’être humain qui s’intéressera davantage au sport, à la science, à la politique, aux nouvelles technologies, à la vidéo, ou aux jeux en tout genre. A chacun ses goûts et ses plaisirs. 

Quand cette disposition intense pour l’art vous frappe, cela peut vite devenir une addiction. On se met à étudier l’art. On organise ses voyages en fonction de musées, d’églises, de fondations à visiter, car les livres et les écrans sont bien, mais la vision réelle des chefs-d’œuvre est incomparablement plus instructive et plus forte. Si l’on veut contempler un ensemble de Mantegna ou de Piero della Francesca, si l’on veut s’immerger dans Klee ou dans Léger, si l’on préfère Munch ou Ensor, on sait quelle direction prendre. Ce goût pour l’art naît, en général, jeune. C’est souvent à partir d’un déclic. Tout simplement une œuvre qui touche et fait basculer dans un monde, celui de la peinture, qui ne vous quitte plus jamais. 

 

La Femme à la puce (détail), vers 1632-1635, Musée Lorrain, Nancy

 

Si, vers douze ou quatorze ans, l’on se rend au Louvre, des tableaux comme ceux de Georges de La Tour peuvent jouer ce rôle de déclencheur – pour ne pas dire de détonateur. La flamme que tient l’enfant, aux côtés de Saint-Joseph charpentier, permet de s’identifier. La lumière sublime les visages et les mains. Georges de La Tour atteint là un état de grâce. Et la grâce que produit la vision de ce tableau ne pourra plus être oubliée. Bienvenue dans le monde de l’art !

 Le musée Jacquemart-André présente l’une des expositions majeures de cet automne, à Paris. Elle est consacrée à Georges de La Tour (1593-1652). La dernière remontait à 1997, et se tenait alors au Grand Palais. Une trentaine d’œuvres sont présentées au musée Jacquemart-André et se fondent parfaitement dans les salles intimes du musée. L’écrin ne pouvait être mieux choisi. L’accrochage, mieux fait. Nul besoin d’en savoir beaucoup sur ce peintre lorrain, mort à Lunéville, puisque ses toiles parlent pour lui. 

 

Le Souffleur à la pipe (détail), 1646, Tokyo Fuji Art Museum

 

Saint-Pierre repentant (détail), 1645, Musée de Cleveland

De manière générale, en art, la plupart des œuvres figuratives sont constituées d’un sujet principal autour duquel sont disposés des détails. Ces derniers sont parfois anodins – ils pourraient ne pas y être – mais en général ils sont là pour procurer une énergie, indiquer le sens du regard, parfaire la construction de l’ensemble. Ces fragments sont parfois autant de tableaux dans le tableau lui-même. Chez La Tour, ils sont essentiels. Une lanterne posée à même le sol, une bougie allumée que l’on tient à la main, un chien au regard brillant, des chaussures boursouflées par l’usure, la blancheur d’un vêtement sur la pâleur d’un corps, des visages, des mains, des genoux dont on ne sait s’ils sont réels ou bien en cire ou en bois, le dossier d’une chaise cloutée… Le peintre imprègne de son génie chaque centimètre carré de sa toile. C’est, dans le genre, une perfection. 

Job raillé par sa femme (détail), vers 1630, Musée d'Epinal

 
Le Vielleur au chien (détail), vers 1622, Musée du Mont-de-Piété, Bergues

Dans un monde fait de bruit et de vitesse, chaque œuvre de La Tour capte le regard, suscite la contemplation et requiert le silence. Telle est la leçon reçue par le visiteur. Le trait de génie du peintre est la manière dont il éclaire ses sujets. Une lumière chaude, enveloppante, propice au recueillement. Elle est au service d’une palette assez sobre, faite d’ocre, de gris intense, et surtout d’un rouge écarlate qui irradie la plupart des toiles. 

 

Le Nouveau-né (détail), vers 1648, Musée des beaux-arts de Rennes


Bien sûr, il faut voir tout l’œuvre de Georges de La Tour. Il n’y a pas tellement de peintures qui nous restent de cet artiste pour qu’il en soit autrement. Mais au sein de chaque œuvre, l’attention portée à certaines parties des tableaux ajoute une fascination supplémentaire, et rend plus grand encore l’artiste. La lumière qui irradie l’œuvre de Georges de La Tour touchera sans doute au cœur quelques visiteurs novices, au point de les faire entrer dans le monde de l’art. Quant aux visiteurs avertis, ils se diront qu’ils n’auront peut-être plus jamais l’occasion de voir, de ce peintre, un tel ensemble réuni… 

                                               

Stéphane Rochette

75017 Paris

galerie.sr@gmail.com


 

dimanche 8 juin 2025

Maximilien Luce retrouve la rue Cortot au musée de Montmartre


  

Musée de Montmartre, rue Cortot, à Paris

Le mouvement néo-impressionniste – ou divisionniste – compte un chef de file incontesté nommé Georges Seurat. Ses dessins et ses peintures le placent au sommet de l’art. Seurat, mort à l’âge de trente-et-un ans, eut un dauphin, incontestable lui aussi, Paul Signac. Derrière ces deux « piliers », un grand nombre d’artistes, à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, ont utilisé la touche divisionniste pour en constituer le mouvement : Henri-Edmond Cross, Théo Van Rysselberghe, Edmond Petitjean, Georges Lemmen, Willy Finch, Lucie Cousturier, Charles Angrand, Jeanne Selmersheim-Desgranges, Albert Dubois-Pillet… Le musée de Montmartre a la bonne idée de rendre hommage à l’un de ces peintres, attiré, un temps, par la technique de la touche juxtaposée : Maximilien Luce (1858-1941). L’idée n’était-elle pas, au fond, évidente ? Où se trouve, en effet, le musée de Montmartre ? Rue Cortot. Or, parmi les nombreux artistes qui vécurent dans cette pentue artère parisienne – Suzanne Valadon, Maurice Utrillo, Renoir, Raoul Dufy, etc. – on compte Luce, d’abord au 6, puis au 16, de la rue Cortot, et ce, pendant treize ans, de 1887 à 1900. Grâce au musée de Montmartre, situé au 12, rue Cortot, Maximilien Luce retrouve donc « sa » rue. 

 

Musée de Montmartre, salon de thé dans le jardin

 

Tout comme au théâtre, une exposition doit réussir son entrée. Les commissaires de l’exposition, Jeanne Paquet et Alice S. Legé, ont particulièrement soigné celle-ci. L’accueil se fait par une galerie de petits portraits, peints ou dessinés par Luce, et qui représentent certains de ses amis : Seurat, Signac, Cross, Pissarro, Jules Antoine et Georges Tardif. Un ensemble chaleureux. Chacun de ces visages raconte une époque, et situe son auteur. 

 

Musée de Montmartre, exposition Maximilien Luce


 

Paul Signac, Maximilien Luce lisant La Révolte, 1890   

Maximilien Luce, Vue du 48 rue Lepic, chez Georges Tardif, 1894-1895, coll. Calvé-Cantinotti

Maximilien Luce, Etude pour le portrait d'H-E Cross, vers 1898, coll. part. 


L’exposition – à visée rétrospective – est présentée de manière chronologique. Chaque période permet de voir l’étendue de ce travail, aux thèmes variés. A Paris, ce sont tantôt les quais de la Seine et ses monuments qui attirent le peintre – avec les vibrations de l’air et de l’eau –, tantôt les chantiers et leurs ouvriers, qui démolissent un jour la ville avant de la reconstruire le lendemain. La nature et les scènes de genre, tout autour de Paris, sont aussi une délectation pour l’artiste qui, dans ses toiles, en restitue les charmes et les douceurs. 

 

Maximilien Luce, L'église Saint-Gervais, vue de la Seine, coll. part. 

 
Maximilien Luce, Les batteurs de pieux (détail), 1903, musée d'Orsay

Luce peignit également dans beaucoup d’endroits en France, du Nord au Sud, avec notamment quelques vues célèbres de Saint-Tropez, lieu que son ami Signac lui avait fait découvrir, et dont il sut restituer l’intense lumière. Celle-ci s’assombrit lorsqu’il s’en vint à Londres, au bord de la Tamise, ou du côté des hauts-fourneaux, en Belgique. Enfin, l’exposition montre bien l’anarchiste qu’était Luce. Il n’était jamais autant en accord avec lui-même que lorsqu’il représentait, et glorifiait, sous ses pinceaux, mineurs, ouvriers, débardeurs, dockers, terrassiers, bâtisseurs… autant d’hommes « exploités » par d’autres hommes, et qu’il fut l’un des rares à montrer de manière aussi puissante et constante. C’est d’ailleurs fort justement qu’Adolphe Tabarant écrivit dans sa monographie consacrée au peintre, en 1928 : Maximilien Luce, artiste social entre tous (Les Editions G. Crès & Cie, Paris). 

 

Maximilien Luce, Saint-Tropez, la route du cimetière, 1892, coll. part. 


Maximilien Luce, Le port de Saint-Tropez, 1893, coll. part. 

 

Si Maximilien Luce exposa dans diverses galeries à Paris, s’il participa au salon des XX, à Bruxelles, en 1889, c’est quand même au Salon des Indépendants qu’il fut le plus attaché, et le plus fidèle. Dès 1887, il y expose chaque année. En 1909, il en devient le vice-président, et en 1934 le président – jusqu’en 1940 –, succédant à son ami Paul Signac.

En 1917, Maximilien Luce découvrit un village, situé à une soixantaine de kilomètres au Nord-Ouest de Paris : Rolleboise. Il s’y attacha d’emblée, avant d’y acquérir une maison cinq ans plus tard. Dès lors, il partagea sa vie entre Paris et ce village. Dans son ouvrage sur Luce, Adolphe Tabarant évoque ce changement dans la vie du peintre : « Il est à Paris, soit à son logis de la rue de Seine, soit à son atelier d’Auteuil, qu’il occupe depuis qu’il quitta, en 1900, celui de Montmartre. Mais, vienne le soleil, vivement il file à Rolleboise, où il a sa petite maison à lui, maison de paysan au pied de l’église du village qui, juchée sur le coteau, domine toute la vallée de la Seine, écrit dans le Triptyque (mai 1927) un descripteur au coloris joliment animé, dont la plume vaut le crayon, le dessinateur et peintre Jean Texcier. »  A Rolleboise, et dans les environs, Luce multiplia les paysages ainsi que des représentations de la vie quotidienne, dont des scènes de baignade dans le Petit Bras de la Seine. L’artiste montre alors ces moments simples où la vie se fait tour à tour légère, insouciante et heureuse. En quelques mots, Gustave Geffroy résuma bien la double inspiration de l’artiste : « Il eut à la fois le sens de la pauvreté des chambres ouvrières, et l’amour des espaces fleuris de lumière. » 

 

Maximilien Luce, Hauts Fourneaux à Charleroi, 1896, Musée des beaux-arts, Charleroi

Il n’existe pas de musée Seurat. Il n’existe pas de musée Signac. En revanche, il existe un musée Luce, à Mantes-la-Jolie, près de Rolleboise. On le doit au fils de l’artiste, Frédéric, né en 1896, et qui légua en 1971 à la commune des Yvelines un très grand nombre d’œuvres de son père. Si les donations faites dans des musées ne sont pas toujours heureuses, si certains donateurs ont des exigences, doublées de prétentions, impossibles à réaliser, cette donation Luce, qui permet de suivre les diverses époques du peintre, parfois dans de grands formats, est une vraie réussite. La donation, contenue dans le Musée de l’Hôtel-Dieu de Mantes-la-Jolie, est remarquablement présentée. Alors, si par malchance l’amateur d’art n’a pas l’occasion de rendre visite à Maximilien Luce, en cet été 2025, au musée de Montmartre, une session de rattrapage s’offre à lui. Depuis Paris Saint-Lazare, grâce au TER, et en trente-cinq minutes, le musée de Mantes-la-Jolie lui ouvre grand ses portes. 

 

Maximilien Luce, Méricourt, la plage (détail), 1930, Musée de l'Hôtel-Dieu, Mantes-la-Jolie 

 

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