mercredi 27 mai 2026

François Dodat, le plus anglais des poètes français

    

Les Editions Fiacre viennent de publier un livre consacré au poète François Dodat (1908-1996). Il s’intitule : François Dodat, poète cueilleur de mots

 

 



  

Dans la préface de l’ouvrage, la fille de l’écrivain, Catherine Parisot-Dodat, s’interroge :

 

« Mais qui est donc François Dodat ? Le père de famille, l’angliciste, le grand voyageur, l’amateur d’art, l’érudit, le pianiste, l’inspecteur d’Académie, le poète fait de mots, couvert de mots ? »

 

Il est ici fait allusion à la remarque du journaliste et chroniqueur Pierre Vallier, qui connut l’auteur, et le décrivit ainsi : 

 

« Cet homme de talent était fait de mots, couvert de mots, et c’était un enchantement que de les écouter ou de les lire dans leur subtil enchaînement. »

 

 

Poème manuscrit de François Dodat (Archives Dodat, Paris)

 

Pour s’en convaincre – ou non – voici deux exemples de la poésie de François Dodat :

 

Pigafetta

 

« La maison du navigateur s’ouvre en plein ciel parmi les nacelles oubliées et les filets du grand jour. Un sauvage y peint en rose un jardin sans épines pour l’Hespéride pieuse qui garde les entrées de la mer. Et le navigateur entouré de ses oiseaux sourit aux passants de la rue. Il est mort depuis longtemps, mais on le sait, et les marchands de plantes douces s’arrêtent volontiers près de sa fenêtre basse, et lui jettent des bouquets et des images de la gloire dont il aime à orner le fond lointain de sa trop silencieuse mémoire. »

 

Une vie de Sphinx

 

« L’homme promenait son sphinx tous les soirs autour de la ville… On lui posait des questions embarrassantes, mais c’est le sphynx qui répondait. »

 

Un ton personnel est donné.

Le livre consacré à François Dodat comprend deux parties. La première, biographique, évoque ses années d’enfance et de jeunesse passées entre Lyon, sa ville natale, et Londres, sa ville de cœur. Puis vient le moment où le jeune homme est nommé, en 1931, à l’âge de vingt-trois ans, professeur d’anglais au lycée de Tournon-sur-Rhône, poste qu’un certain Stéphane Mallarmé avait occupé quelques dizaines d’années auparavant. A Tournon, il rencontra Renée Mouillon, professeur de Lettres classiques, qu’il épousa en 1936. Le couple, très uni, aura trois enfants, tous nés au bord du Rhône. 

 

 

François Dodat devant le Rhône

 

Anglophile, François Dodat séjourna chaque année à Londres, avec sa femme. Si l’on y ajoute les années qu’il passa en Angleterre durant sa jeunesse, nul doute qu’il fut le plus anglais des poètes français. Il faisait sien l’état d’esprit et l’humour des Britanniques que l’on retrouve dans ses écrits. Sur la couverture du livre, on voit François et Renée Dodat à l’heure du thé, rituel très « british » que ne manquait jamais le poète.

François Dodat enseigna à Tournon pendant vingt-cinq ans. Parallèlement, il publia ses recueils chez ses amis René Tavernier (Editions Confluences) et Pierre Seghers. On pouvait faire plus mauvais choix. Ils avaient pour noms : Règnes, Pièges, L’arbre émerveillé, Etrusques… 

 

François Dodat, Règnes, Editions Confluences, 1945

 

 

François Dodat, L'arbre émerveillé, Editions Seghers, 1951

 

 

François Dodat, Pour un théâtre olympique, Editions Seghers, 1953

 

 

A Valence, il participa activement à la revue artistique et littéraire Mosaïques créée par Pierre Mérindol. Il fit cela en lien avec trois de ses amis d’alors, le peintre Pierre Charbonnier, dont l’atelier était tout près, à La Roche-de-Glun, le romancier valentinois Claude Boncompain et le poète Alain Borne. En 1948, il organisa, non sans mal, à Tournon, plusieurs manifestations pour célébrer le cinquantième anniversaire de la mort de Mallarmé. 

 

 


 

Après l’enseignement, il voulut devenir inspecteur d’Académie, ce qu’il parvint à faire, d’abord à Bar-le-Duc, puis à Nantes, où il termina sa carrière. Toujours en parallèle, il continua à écrire. Paul Vincensini, à Genève puis à Rochessauve, fut alors son éditeur. Et chez Seghers il publia dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » un volume consacré au poète américain Langston Hughes. 

 

 

François Dodat, Langston Hughes, Editions Seghers, 

"Poètes d'aujourd'hui", 1964


 

Drôle, curieuse ou absurde, voilà un peu de la poésie de François Dodat :

 

« La dame du cirque

se promenait avec un lion à la main

qu’elle ouvrait de temps en temps

pour se protéger du soleil. »

 

« Tiens

je n’aurai jamais assez de vagues

pour finir la journée

se dit la mer

en se calmant peu à peu

car elle avait de l’amour-propre. »

 

« La ligne droite

avait beau revenir sur ses pas

c’était toujours la ligne droite. » »

 

« La gazelle est si gracieuse

qu’elle se nourrit

de petit gazon. »

 

Dans François Dodat, poète cueilleur de mots, il est question des liens entretenus avec ses pairs, les poètes, mais aussi avec les peintres, car François Dodat était amateur d’art et collectionneur. 

 

 

Pierre Charbonnier, Bouteille italienne, huile sur toile, 74 x 55 cm, 1952, coll. part. 


Pierre Charbonnier, Le Rhône, huile sur toile, 81 x 100 cm, 1952, coll. part. 


 

La seconde partie du livre contient des poèmes de François Dodat – l’ouvrage en dénombre cent-quatorze – ainsi qu’un essai qu’il écrivit sur la poésie.

Enfin, sont réunies ses lettres adressées à Francis Ponge – ce contemporain qu’il admira le plus – accompagnées d’un court essai sur la poésie de Ponge, et ses lettres à Alain Borne suivies de souvenirs sur Borne.

Parmi les nombreux écrivains et poètes qui ont salué François Dodat, figure au premier rang Pierre Seghers, qui se lia d’amitié avec lui dès 1939. Dans la revue Poésie 86, Seghers écrivit :

 

Son encre est de rosée, luisante, phosphorescente, sympathique. Elle ne se révèle, ni à tout le monde, ni tout de suite. Qui est-il ? Il n’a rien d’un baroque, ni le discours, ni le recherché, rien d’un précieux ajustant sans cesse ses cravates. Il est Dodat, ami des enfants et des poètes, tapi entre l’improviste et les atomes crochus, un marieur sans égal, un homme qui ressemble au Simple de Langston Hughes, son vieil ami américain qu’il a si bien traduit. […] Avec lui, les images saisies aussitôt qu’entrevues deviennent autant d’instantanés qui racontent, en fondus-enchaînés, toute l’aventure du cœur et du regard. Cela va loin et surtout bien plus profond qu’il ne paraît. 

 

            Dans une lettre à François Dodat, Pierre Seghers remarquait : « Ce qui compte le plus dans la vie c’est l’amitié. » Il venait une fois de plus de le prouver.

Partir à la recherche d’un poète, c’est découvrir un nouveau territoire. Celui que nous laissa François Dodat est à la fois surprenant et attachant. 

 

Poème de François Dodat (Archives Dodat, Paris)

 
 

Stéphane Rochette

75017 Paris

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