dimanche 22 mars 2026

Le Déjeuner des canotiers, de Renoir, est à Paris

  

Il a traversé l’Atlantique et il faut en profiter, car cela ne va pas durer. Le célèbre tableau de Pierre-Auguste Renoir, Le Déjeuner des canotiers, peint en 1880, est de retour à Paris. Il figure au sein de l’exposition « Renoir et l’amour », qui se tient au musée d’Orsay, du 17 mars au 19 juillet 2026. 

 

Pierre-Auguste Renoir, Le Déjeuner des canotiers, 1880-1881

 

Quand on a eu la chance de le contempler à la Phillips Collection de Washington, le souvenir que l’on en garde est durable. Mais Washington, c’est loin… Alors vite, un billet pour Orsay ! Après tout, au temps de Renoir, le lieu n’était-t-il pas une gare… ?

Comme la plupart des artistes, Renoir a produit une œuvre inégale. Il se rattrape – fort bien – par quelques peintures comme La Grenouillère, La Loge, Terrasse à Cagnes, Nu couché, La Rêverie, Gabrielle et Jean… Parmi d’autres œuvres majeures, deux se détachent : Le Bal du Moulin de la Galette (conservée au musée d’Orsay) et surtout Le Déjeuner des canotiers. Alors remercions les conservateurs qui ont monté cette exposition, notamment Paul Perrin, spécialiste de Renoir, pour avoir permis ce prêt exceptionnel.

         Le tableau représente la fin d’un déjeuner. Nous sommes un dimanche, en été. L’après-midi est déjà commencée. De manière plus ou moins visibles, quatorze personnes sont représentées, neuf hommes et cinq femmes. Deux tables sont constituées. Une partie des protagonistes se tient debout, notamment près du balcon, à l’étage du restaurant Fournaise, à Chatou, où se déroule la scène. Des groupes se forment. Les femmes, élégantes, portent des chapeaux. Les hommes arborent des tenues diverses. Certains sont en costumes et hauts de forme, d’autres simplement en débardeurs. Trois hommes et une femme portent des canotiers. Cela donnera le titre au tableau. Le restaurant est situé en bord de Seine. Après, lorsque le groupe s’éparpillera, certains iront peut-être canoter, ou réparer leur périssoire. Dans le jeu des regards, les attitudes, les gestes, on voit que l’amour flotte dans l’air. Les verres et les bouteilles vides montrent qu’une douce ivresse s’est emparée des corps. La toile de tente, rayée orange et blanc, protège du soleil. Dans le fond, vers la droite, on devine des bateaux sur le fleuve. L’atmosphère est légère. C’est simplement la joie de vivre qui est représentée, mais combien il est difficile de transposer en art ce sentiment ! Qui mieux que Renoir, à travers cette peinture, l’a réalisé ? 

 



 

Parmi les auteurs qui ont écrit sur Renoir, Henri Perruchot fut sans doute l’un de ses biographes les plus justes et les plus fins. Perruchot a d’ailleurs signé chez Hachette, dans une collection intitulée « Art et destin », une série d’ouvrages remarquables sur Manet, Cézanne, Gauguin, Van Gogh, Toulouse-Lautrec et Seurat. Dans La Vie de Renoir, paru en 1964 (édition avec couverture en tissu de Pierre Frey, et cinquante pages d’illustrations), l’auteur met en avant cette « joie de vivre » du peintre impressionniste : « Nos vies sont le produit d’un jeu subtil entre ce que nous sommes et ce qui nous advient. Les hasards qui nous échoient, nous les marquons de notre propre signe. Ce signe, chez Renoir, fut celui de la joie de vivre. Parce qu’il n’était aucunement l’homme des complications et des drames, parce qu’il possédait une âme de soleil, rien n’eût pu ébranler sa confiance en la vie ni altérer son chant à la beauté du monde. » 

 


 

Cette « âme de soleil » – Renoir n’aimait vraiment que l’été, car il craignait le froid – se plut par la suite aux Collettes, à Cagnes-sur-Mer. Un musée Renoir aujourd’hui en témoigne. Un autre trait de caractère qui montre la nature de Renoir, est dans cette remarque qu’il fit lorsque Paul Gauguin s’en alla vers les antipodes : « On peut si bien peindre aux Batignolles ! ». « L’Eden, c’est en lui-même que Renoir le portait », soulignera Henri Perruchot. Quant au cinéaste Jean Renoir, l’un des fils du peintre, il disait que lorsqu’il pensait à son père lui venait instantanément à l’esprit le mot « bonheur ».

Bien sûr, c’est toute l’exposition « Renoir et l’amour » qu’il faut visiter au musée d’Orsay, à la fois pour découvrir ou redécouvrir l’œuvre du peintre, mais aussi la situer parmi ses contemporains. En point d’orgue, Le Déjeuner des canotiers viendra, dans la couronne Renoir (pas celle dérobée au Louvre…) apporter sa perle la plus rare, son joyau. Il faut aussi visiter l’exposition, car ce tableau ne sera peut-être plus jamais prêté, et qu’il n’y aura donc peut-être plus jamais d’occasion de le voir en France. 

 

Chatou, La Maison Fournaise, 2026

 

Quand l’œuvre sera repartie aux Etats-Unis, il restera encore le lieu où elle fut peinte. Un déjeuner ou un dîner à la Maison Fournaise, créée en 1857 à Chatou, sous la tente rayée qui n’a presque pas bougé, donnera l’illusion, en voyant quelques bateaux sur la Seine, d’un temps comme arrêté, d’une douceur de vivre comme préservée. Au XXIe siècle, le site est encore charmant, et tout concourt à passer un moment agréable en ce lieu, quelque cent cinquante ans après Renoir et ses amis.

Les choses ont une manière à elles d’arriver. Laissons-les faire. C’est cette philosophie de vie qu’avait Renoir, lui qui avait coutume de dire : « Je n’ai jamais cherché à diriger ma vie, je me suis toujours laissé conduire par les événements ». Telle est peut-être, au fond, la clé du bonheur, ce bonheur qu’il n’eut de cesse de vouloir reproduire dans ses tableaux, et qu'il pratiqua comme un art. 

 

Stéphane Rochette

75017 Paris

galerie.sr@gmail.com

 

1 commentaire:

  1. Merci, Stéphane, ce tableau est, en effet splendide :
    un instantané de joie simple, de bonheur de vivre l'instant présent, et le talent de l'artiste dans le rendu des expressions, des tissus, des objets. Une merveille !

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