mardi 9 février 2016

Ces musées faussement secrets de Paris



L’art n’est pas à chercher dans les blogs ni dans les sites. Pas vraiment davantage dans les livres. A peine plus dans les galeries (enfin, certaines, c’est ce que nous essayons de croire…) Non, il est avant tout à contempler dans les Musées des beaux-arts – attention, les vrais ! – dont on ne fait une consommation jamais assez effrénée. L’overdose, dans ce domaine, n’existe pas.
Paris en ce domaine – avec Londres et New-York – est incomparable, même si la province se défend bien, un peu partout, dans chaque région, dans chaque département, avec toujours quelques chefs-d’œuvre présentés, qu’il est bon d’aller saluer de temps à autre. Mais Paris…


Tout le monde vit, ou vient, à Paris, notamment pour la richesse artistique et littéraire qu’offre la grande ville. L’exemple des musées est sans doute – avec celui des théâtres – le plus caractéristique. On ne va pas énumérer ici les musées les plus célèbres de la capitale, mais s’en tenir à quelques-uns, que les vrais amoureux de l’art connaissent. Nous les apprécions pour diverses raisons, à commencer par le fait qu’ils ne sont pas remplis de visiteurs, ce qui permet de les apprécier en général calmement. Ils se tiennent souvent dans des maisons anciennes, au fond de cour ou de jardin, sont parfois entourés de verdure, ou bordent des parcs. Y pénétrer plonge dans un passé éternel. Le temps suspendu est exactement là. Une partition, une écritoire, une palette semblent être juste délaissées par un maître des lieux qui ne saurait tarder à revenir. On sent encore la présence de grands artistes qui ont hanté ces murs. Pour le visiteur, des bancs, ici ou là, permettent d’admirer les œuvres, de lire, d’écrire ou de rêver. Une âme, un charme, une présence amie, c’est ce que l’on recherche en poussant la porte de ces lieux faussement secrets, et qu’il faut découvrir, pour qui ne les connaît pas. Il y en a beaucoup et le choix est difficile à faire. Tentons néanmoins d’en citer quelques-uns :

Le musée Cernuschi, le musée de la Chasse et de la Nature, la Fondation Dubuffet.
Quatre autres se détachent également, peut-être nos préférés : le musée Bourdelle, le musée de Montmartre, le musée Gustave Moreau et le musée de la Vie romantique.

Comment passer une année sans aller les saluer ? Tous présentent une collection permanente, mais tous ont aussi à cœur d’organiser des expositions temporaires. L’hiver est une bonne saison pour leur rendre visite.
Le musée Bourdelle présente (jusqu’au 26 mars 2016) une exposition intitulée : « Rhodia Bourdelle, récit d’une vie, histoire d’un musée ». Le musée de la Vie romantique s’attarde (jusqu’au 28 février) sur « Thomas Couture » (que l’on a également plaisir à voir en permanence au musée de Beauvais), mais aussi sur une exposition intitulée : « Visages de l’effroi, violence et fantastique de David à Delacroix ». Une vraie réussite avec des artistes plus ou moins connus, mais un choix d’œuvres de première qualité, qui donne envie d’en savoir davantage sur certaines signatures. Quand aux musées Gustave Moreau et de Montmartre, voici leur actualité.

Le musée Gustave Moreau

Au 14, rue de La Rochefoucauld (jusqu’au 25 avril, beau catalogue) le musée Gustave Moreau, qui organise une exposition temporaire tous les deux ans, (on se souvient, par exemple, d’un remarquable « Huysmans/Moreau »), s’attache cette fois à associer un élève et son professeur dans une exposition intitulée : 


« Gustave Moreau et Georges Rouault, souvenirs d’atelier ».

Outre Rouault, on sait que Moreau eut beaucoup d’élèves qui apprécièrent son enseignement, parfois lui vouèrent un véritable culte. Parmi eux, les noms de Henri Matisse, Albert Marquet, Charles Camoin, Henri Manguin viennent à l’esprit, mais également d’autres artistes aussi différents et personnels que Simon Bussy, Henri Evenepoel et Léon Lehmann.

 

L’exposition met en avant chaque lien qui unit Gustave Moreau (1826-1898) à Georges Rouault (1871-1958). Pour cela, des œuvres, dessinées ou peintes, reprennent des thèmes communs à ces artistes, comme celui du sacré, traité par les deux hommes croyants. Des vitrines bien documentées s’attardent sur des correspondances, des photographies, notamment dans l’atelier de Moreau, des livres ou des témoignages du cadet sur son aîné. Des citations bien choisies éclairent également ces liens. Des éléments biographiques, succincts, permettent de compléter cet ensemble, où l’on apprend, par exemple, qu’à la mort de Gustave Moreau, Georges Rouault devint, en 1902, le premier conservateur de sa maison-musée que le peintre symboliste avait léguée à l’Etat, celle-là même que l’on visite aujourd’hui avec bureau et chambre « dans leur jus ». Rouault officiera à ce poste jusqu’en 1932. Quels sont ses témoignages sur celui qu’il nommait son « guide le meilleur » ? En voici un exemple : 

Georges Rouault, Coriolan chez Tullus, roi des Volsques, 1894.

« A l’atelier de l’Ecole des Beaux-Arts, Gustave Moreau arrivait le premier pour nous corriger et partait le dernier, on le rencontrait à la cour du Mûrier ou dans quelque coin avec son petit album ; il dessinait comme un étudiant entre la fin de sa correction et la séance de l’Institut, déjà souffrant, toujours vaillant et gai. »

Comment ne pas aimer pareil professeur ? A son jeune élève, pour lequel il semblait avoir comme une préférence, Gustave Moreau prodigua des conseils qui furent appris, mis en pratique et respectés tout au long de la vie d’artiste de Rouault. Citons :

Georges Rouault, Saintes Femmes au calvaire, vers 1940.

« Regardez la nature et les maîtres anciens ; eux seuls vous feront accoucher ; ne vous laissez pas trop prendre et porter au courant du succès des modes passagères, d’où qu’elles viennent. »

Ou encore ces paroles qui montrent combien le professeur avait eu une vision juste des prédispositions hors normes de son élève : 

Gustave Moreau, Saint Jean Baptiste.

« J’ai toujours eu et j’aurai toujours la plus extrême confiance dans votre bel avenir et dans l’éclosion complète des dons rares qui vous ont été accordés. »

Parmi les documents présentés, une lettre de 1894, très émouvante, de Georges Rouault à Gustave Moreau se termine par ces mots (Archives du musée Gustave Moreau) : 

Gustave Moreau, Fée dans une grotte.

« En attendant le bonheur de vous revoir, mes parents et moi nous vous envoyons tous nos meilleurs vœux. Votre élève qui vous aime G. Rouault. »

Les différents témoignages ont toujours concordé pour dire que Gustave Moreau, en dehors d’avoir été l’un des plus grands peintres de son temps, fut un professeur « aimé ». Georges Rouault eut bien raison de le dire, et même de l’écrire, à son cher maître.

Le musée de Montmartre

Tout le monde est sûr de connaître Montmartre : voilà la grande illusion ! Chacun connaît, en effet, le Lapin Agile, le Sacré Cœur, la place du Tertre, ses escaliers, son funiculaire, qui y monte ou descend. Mais Montmartre, c’est bien plus que cela. C’est un village, ou plutôt une ville dans la ville, c’est aussi une commune qui se veut « libre ». Connaître Montmartre, c’est arpenter la rue du Mont-Cenis d’un bout à l’autre, c’est boire un café rue Francoeur, passer indifféremment de l’avenue Junot au passage des Cloÿs, dîner dans un restaurant afghan rue Paul Albert. Montmartre, c’est tout un monde, un peu « à l’ancienne » qui subsiste – avec ses « résistants » qui ne jurent que par leur quartier, dont certains n’en bougent jamais. Il y a un peu plus d’un siècle de cela, lorsque cette butte était à l’écart du cœur de la grande ville, certains habitants de Montmartre n’avaient jamais vu couler la Seine…
Alors que, feu le musée du Montparnasse, au charme fou lui aussi, a, hélas !, été abandonné par la précédente municipalité, celui de Montmartre perdure, sans doute le côté « résistant » du coin.
Au 12, rue Cortot (jusqu’au 13 mars, beau catalogue) le musée de Montmartre nous enchante avec un trio immortel dans une exposition intitulée :

« Valadon, Utrillo et Utter, 12 rue Cortot : 1912-1926 ».


S’il existe souvent des duos d’artistes, il est aussi des trios, regroupant des êtres indissociables, comme Valadon, Utter et Utrillo, que l’on a souvent nommé la « Trinité maudite ». L’exposition permet d’éclairer et de comprendre les liens qui unirent cette trinité.

Suzanne Valadon, Louise nue sur le canapé, 1895.
Que peignait-on principalement à l’époque ? Des portraits, des nus, des paysages, des natures mortes, des scènes de genre. Après avoir posé pour d’autres grands peintres, Suzanne Valadon (1865-1938) a réalisé tout cela. Son art excelle dans ces domaines, mais aussi à travers diverses techniques. A la pointe sèche, son œil lui permet de restituer des scènes intimes de nus, souvent à la toilette. A l’huile, de faire des portraits de ses amis comme Eric Satie avec lequel elle eut une brève liaison en 1893. Au seul grand amour de sa vie, le compositeur des Gnossiennes dédiera deux œuvres et lui écrira : « Cher petit Biqui, Impossible de rester sans penser à tout ton être ; tu es en moi toute entière partout ; je ne vois que tes yeux exquis, tes mains douces et tes petits pieds d’enfant. » 

Suzanne Valadon, Mme Kars, 1922.
Suzanne Valadon, Le Château de Ségalas, 1923.
Suzanne Valadon, Nu au canapé rouge, 1920.
D’autres portraits, de son fils, de son mari, de Mme Kars (femme du peintre Georges Kars)… montrent le goût de Suzanne Valadon pour ce sujet. Ne disait-elle pas « Je peins les gens afin de les connaître » ? Mais tous les thèmes l’inspiraient. Même si ce n’est pas une découverte, parmi les femmes peintres de son temps, Suzanne Valadon figure au premier rang.

André Utter, Autoportrait.
André Utter (1886-1948) était Montmartrois. Après avoir fréquenté la « bohème » de Montmartre, chère à Francis Carco, André Dignimont, Aristide Bruant, Pierre Mac Orlan, André Salmon, Gen Paul et tant d’autres, ce peintre autodidacte se lia d’amitié avec Maurice Utrillo qui lui présenta sa mère. Malgré la différence d’âge, à partir de 1909, il partagea avec elle de nombreuses années de sa vie. Ce fut parfois houleux. Jusqu’en 1926 il vivra au 12 rue Cortot (aujourd’hui musée de Montmartre) avec sa compagne et son ami Maurice. 





André Utter, Le jardin de la maison d'Utrillo, 1913.
En 1923, l’acquisition du château de Saint-Bernard, dit parfois « Château Utrillo » (près de Belleville-sur-Saône, dans le Beaujolais, château aujourd’hui classé et qui se visite, notamment en été) permettra la création de paysages de cette région d’élection. Pendant vingt ans il vivra entre la province et Paris, avant de finir ses jours rue Cortot. Sans avoir la personnalité de Valadon et d’Utrillo, son art est très estimable.








Maurice Utrillo, Butte-Pinson à Montmagny, 1908-1909.
La vie légendaire de Maurice Utrillo (1883-1955) n’en fait pas moins un artiste souvent méprisé. On lui reproche une œuvre facile, répétitive, sans inspiration. Pourtant, peut-on imaginer Montmartre sans les tableaux d’Utrillo ? Loin du peintre médiocre que l’on présente parfois, les rues montantes et descendantes de son quartier, représentées sous son pinceau, dégagent une atmosphère chaleureuse, intime, unique, qu’une quasi absence de personnages plonge dans quelque chose d’éternel. 


Maurice Utrillo, Le Moulin de la Galette, 1922.
L’alcool, qui l’aidait à travailler, n’a jamais réussi à le détruire vraiment, puisque l’œuvre est là. Personne d’autre que lui n’a « senti » Montmartre aussi bien. 






Maurice Utrillo, Rue Cortot, à Montmartre, 1922.
Sa mère, qu’il adora, n’eut de cesse de veiller sur cet enfant fragile, né de père inconnu, tout comme elle-même. Utrillo dira d’elle :

« Ma mère une sainte femme que dans le fond de mon âme je bénis et vénère à l’égal d’une déesse, une créature sublime de bonté, de droiture, de charité, d’intelligence, de courage et de dévouement, une femme d’élite, peut-être la plus grande lumière picturale du siècle et du monde… »


On ne doit jamais tout à quelqu’un, mais Utrillo doit beaucoup à sa mère qui l’aura protégé et se sera tant inquiétée lorsqu’il faisait des séjours en hôpital psychiatrique. 

Au musée de Montmartre, situé là où l’action s’est passée autrefois, on peut voir la reconstitution de la petite chambre dans laquelle Utrillo vivait. 


 On peut voir aussi l’atelier, qui laisse une impression de temps arrêté. Les grandes baies vitrées donnent vers des toits et un ciel qui ont si peu changé. 

 



Non, l’art n’est pas à lire ou voir dans les blogs. Il est à admirer, toute affaire cessante, in situ, à Paris comme en province, dans les vrais et beaux musées qui sont – presque – offerts à la visite.
Alors, que fait-on dimanche ?
Allez hop, hop, hop, plus d’hésitation à avoir : On file au musée ! 




Galerie SR
16, rue de Tocqueville
75017 Paris
01 40 54 90 17

jeudi 12 novembre 2015

Bruno Wagner, les elfes sont ses amis



Bruno Wagner - Couverture du livre Hidden folks

Ils sont, pour le commun des mortels, invisibles. En tous cas à l’œil nu. Lui, les traque, les guette, et finit toujours par les trouver. Comme par miracle, ils apparaissent, innombrables, sous son objectif. Nous parlons de celui du photographe Bruno Wagner, bien connu des amis de la Galerie SR.

Mais de qui s’agit-il ?

Bruno Wagner - Feu


Le travail de l’artiste est un mélange de nature, de naturel et de sophistication. Chaque image saisie (forêt, océan, feu, glace, montagne, fleur, maison, ciel) est confrontée à son double. Narcisse, qui contemple son reflet dans son miroir, fait naître à son insu, à la conjonction de deux images identiques, un foisonnement de personnages, minuscules ou géants.

Mais de qui s’agit-il ? 

Bruno Wagner - Glace


Des elfes, qui naissent ainsi, sous le regard de l’artiste. Encore fallait-il les discerner, tant ce peuple mène une vie cachée.

Lorsqu’il trouva, il y a quatre ans environ, la clé qui lui permit d’entrevoir ces diablotins enchanteurs, joueurs, fantasques ou terrifiants, Bruno Wagner ne l’a plus lâchée. Pour être sûr de ne pas la perdre, il a dû l’accrocher autour de son cou, tel un talisman. L’artiste s’est tellement senti à l’aise, et de plain-pied, avec ces lutins (car il est un peu lutin lui-même, et le lutin est aussi un génie) qu’il est vite devenu leur meilleur ami. Et les elfes, alors, de lui confier leurs secrets.

Un tel observateur de ce peuple, aurait pu garder pour lui ce monde à part. Généreux de nature, Bruno Wagner a voulu nous le faire partager dans un livre qu’il vient de publier. Hidden folks est le titre de son ouvrage que l’on peut commander en écrivant à l’artiste lui-même, en joignant un chèque de 20 € (frais de port inclus) :



            Bruno Wagner

            Moulin de Cabiroun

            31260 URAU



            Ce livre, au format presque carré (22 x 24 cm), retient l’attention à toutes les pages. Chaque image est un piège à beauté. Il est rare de voir une même idée, qui, se développant à l’infini dans des milieux différents, ne lasse pas le regard, mais le surprend sans cesse. 

Bruno Wagner - Ciel


En fin d’ouvrage, tel un concentré de son travail, l’artiste reprend la partie centrale de ses images (71 en tout), là où se déroule vraiment la vie des elfes. Chacun y va alors de ses idées : plumiers qu’auraient peints des Aborigènes, totems érigés par des sorciers Indiens, etc.

Dans la catégorie des photographes-poètes, ou des poètes de l’image, nous avons toujours placé au centre et au premier rang – sur la photo – Bruno Wagner. Avec la parution de ce livre, ce fauteuil lui est plus que jamais réservé.


Galerie SR
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vendredi 23 octobre 2015

Ils sont dans le dictionnaire des "Peintres de la Savoie"...


Sous la direction d’Anne Buttin et de Sylvain Jacqueline, incluant une préface de Gilbert Durant, une nouvelle édition – la 3e, revue et augmentée – des Peintres de la Savoie 1860-1980, vient de paraître aux Editions Neva (74300 Magland).



Dans ce volumineux ouvrage relié, qui comprend 325 pages, deux-cent quarante artistes de Savoie et de Haute-Savoie sont répertoriés et étudiés. La couverture, bien choisie, reproduit le détail d’un tableau de Charles Henri Contencin (1898-1955) : Lac Cottepens des Sept Laux. En fin de volume, une partie « Annexe », fort intéressante, évoque les Ecoles de peinture, les Sociétés de peinture, enfin les Prix de peinture des deux départements.
            Parcourir un dictionnaire, quel qu’il soit, est toujours distrayant, car on est sûr de s’y cultiver de manière agréable et légère. De plus, comme il s’agit d’un livre à part, il convient de ne pas le lire de A à Z, mais bien de le feuilleter au hasard, et de s’arrêter sur ce qui retient son attention. Plaisir garanti !
            Chaque région de France, et du monde, a ses artistes, plus ou moins amateurs… ou plus ou moins professionnels ! La Savoie ne faillit pas à la règle. Il est donc difficile d’effectuer une sélection parmi les si nombreux peintres, dessinateurs et graveurs qui essaiment dans ce lieu géographique donné, et plus on se rapproche des contemporains, plus cela devient embarrassant, car des pressions peuvent exister ! Les auteurs ont donc préféré ne pas inclure les créations de ces trente dernières années. Sage décision ! Le choix effectué ici semble rigoureux.
Peu d’artistes de la Savoie, comme de la Haute-Savoie, ont une notoriété qui dépasse leur lieu natal, ou de prédilection. Certains font néanmoins exception à cette règle. Citons, par exemple, Albert Besnard (dont on aimerait voir une exposition à Orsay), Anselme Bois-Vives, Paul-Emile Chabas (ce mondain parisien attaché au lac d’Annecy), Henri Dimier (à l’abstraction si raffinée), Samivel (dont les visions d’une montagne évanescente et légère comme une feuille de papier procèdent d’un systématisme un peu fâcheux, hélas !) ou encore Madeleine Novarina, vraie grande artiste, mais ils sont si nombreux, dans cette famille, à être dans ce cas-là !
            Il est intéressant de découvrir quelques entrées surprenantes de ce glossaire, comme celles consacrées à John Ruskin ou à Eugène Viollet-le-Duc. Comme pour tout dictionnaire, il est possible (et facile, reconnaissons-le) d’émettre quelques réserves. Il aurait été agréable de découvrir une œuvre de l’Evianais Edmond Céria, ou bien de Charles Cottet, qui, lui, avait une maison à Evian : deux artistes de renom. L’entrée consacrée à Balthus, insignifiante pour un si grand peintre, aurait pu être supprimée, ou bien il aurait fallu écrire une page sur son travail en Savoie, avec reproduction d’une œuvre à l’appui. L’emblématique église d’Assy, qui fit appel à tant d’artistes internationaux, aurait pu bénéficier d’une étude, accompagnée d’images, même si cela dépassait le cadre de ce qui était recherché. D’autres artistes, enfin, comme Anna de Noailles, Maurice Denis, ou Gustave Jaulmes auraient pu figurer dans le dictionnaire (pas seulement dans l’Index des noms), accompagnés de reproductions de certaines de leurs œuvres laissées dans la région, car elles sont d’importance. Mais, dans l’ensemble, l’exercice bien difficile à réaliser, autrement dit composer un dictionnaire, a été brillamment accompli par les auteurs, qui méritent beaucoup plus de louanges que de griefs !

            Trois artistes, qui sont chers à la Galerie SR, figurent dans ce dictionnaire : Claire-Lise Monnier, Constant Rey-Millet et Rémi Gay.

Claire-Lise Monnier, Autoportrait


Claire-Lise Monnier, Le Café savoyard

            Claire-Lise Monnier (1894-1978), artiste franco-suisse, qui a beaucoup vécu dans la campagne genevoise, ainsi qu’à Paris, a séjourné longtemps dans une maison familiale située en Haute-Savoie, sur la commune de Vétra-Monthoux. La famille Monnier, de fins lettrés, y recevait le dimanche des personnalités artistiques et littéraires genevoises, tels les frères Alexandre et Charles-Albert Cingria. Deux références pour une jeune fille comme Claire-Lise, ivre d’art et de littérature. En Haute-Savoie, les cafés, les paysans, les moissons, les montagnes, un camp de gitan, ou encore un cirque ambulant, inspirèrent son travail d’artiste peintre. Le plus beau témoignage de son amour à la région se concrétisa, en 1919, dans un livre de Léandre Vaillat qu’elle illustra abondamment : Notre Savoie. Pas un véritable Savoyard ne sait se priver d’un tel recueil dans sa bibliothèque !
 
Constant Rey-Millet, Nature morte à l'éventail
 
Constant Rey-Millet, La Beauté sur la terre (Hommage à Ramuz)

            Constant Rey-Millet (1905-1959), né à La Tour-en-Faucigny, où il repose, est issu d’une vieille famille savoyarde. Son attachement aux siens, tout comme à son village natal, fut extrême. Trois périodes distinctes se détachent de son travail. De 1925 à 1940, il représente des scènes de village, des natures mortes, quelques portraits. Influencé par Roger de La Fresnaye, mais aussi par ses amis René Auberjonois et Gino Severini, le sommet de cette période est constitué par sa réalisation du Salon de Saint-Jeoire, peint pour son ami médecin Paul Gay, à Saint-Jeoire-en-Faucigny. Six grandes œuvres sont alors exécutées, dont l’une, intitulée La Beauté sur la Terre, est un hommage à l’écrivain suisse Ramuz. Après la guerre, avec son épouse, née Yvonne Rosengart, le peintre passe ses hivers en Floride, près d’une tribu d’Indiens Séminoles. L’artisanat, qu’il voit se réaliser sous ses yeux par les membres de cette tribu, lui inspire de grandes gouaches représentant des Chefs indiens, ou des scènes auxquelles il assiste, mais dans lesquelles il instille parfois un détail purement savoyard comme la représentation d’une église, ou d’un ramoneur. Atteint, en 1949, de la maladie de Parkinson, ce n’est que dans les deux dernières années de sa vie que le peintre va reprendre réellement son activité en réalisant de grands dessins aux crayons de couleurs, très personnels, aidé de son frère qui lui tend les crayons et lui tient les feuilles de papier. Son ami, l’Annécien Jean-Marie Dunoyer, parlera de « merveilles léguées ». On ne saurait mieux dire.
            
Rémi Gay, Arborescence hivernale


Rémi Gay, Composition

            Rémi Gay, né en 1941, à Saint-Jeoire-en-Faucigny, est le fils de Paul et Madeleine Gay, et le frère de Claire, Gilles, Luce et Christine. Il vient donc d’une « grande » famille savoyarde ! Il est le seul enfant à avoir suivi, d’une certaine manière, les traces d’un père, mi-médecin, mi-poète, qui inscrivit – au moins par la pensée – les mots art et littérature au fronton de sa maison de Saint-Jeoire. Celle-ci était déjà hantée, dans son « Salon », par les personnages que Constant Rey-Millet y avait peint, dans des situations variées, soutenus par des natures mortes, vivantes comme jamais. Un tel bain permanent peut marquer un enfant à vie, et tracer pour lui, inconsciemment peut-être, un chemin d’art qu’il ne quittera plus. Il en fut ainsi pour Rémi Gay. Une femme, deux fils, des fêtes, du Ferré, du Brassens, du jazz, des livres, de l’alcool, mais surtout des toiles qui attendent d’être couvertes de signes libres, affirmés, éclatants de santé. Tel est l’art de Rémi Gay, peintre abstrait en Haute-Savoie, Port de Séchex. Et même si le lac Léman est à deux pas, c’est davantage le feu que l’eau qui est l’élément naturel de l’artiste. Il jaillit, il embrase tout, à commencer par ses toiles, et le regard que l’on pose sur elles.

            Rendons, enfin, non pas à César, mais à Virgile, Virgile Novarina, ce qui lui appartient. Une erreur s’est glissée dans ce dictionnaire. Il concerne la notice consacrée à Madeleine Novarina (1923-1991). Talentueuse, moderne, engagée, sensible, écorchée, mais aussi femme d’une grande beauté, Madeleine Novarina, dont le premier admirateur, et conseiller, ne fut autre que son cousin, le peintre Constant Rey-Millet, fut liée à quelques-uns des grands artistes de son temps, souvent surréalistes, mouvement dont elle se sentait proche. Dans le Dictionnaire des Peintres de la Savoie 1860-1980, le nom de l’auteur de la notice qui concerne cette femme peintre, née à Thonon-les-Bains, n’a pas été indiqué convenablement. Il s’agit en réalité de Virgile Novarina, spécialiste de cette artiste, tout comme il l’est aussi de l’écrivain d’art, essayiste et romancier, Sarane Alexandrian (1927-2009), proche du mouvement surréaliste également, et qui fut le mari de Madeleine Novarina.
Pour tout savoir sur ces deux personnalités du monde de l’art, pas les plus connues, mais pourtant si intéressantes, il suffit de taper leur nom sur la toile pour trouver les sites, remarquables, qui leur sont consacrés par César-Virgile… 


Galerie SR
16, rue de Tocqueville
75017 Paris
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samedi 27 juin 2015

Mathieu Verdilhan : original et singulier

       La Galerie SR présente quelques œuvres du peintre Mathieu Verdilhan (de son vrai nom Louis-Mathieu Verdilhan), dont nous reproduisons ci-dessous une aquarelle.


Mathieu Verdihan, Cuirassés du port de Toulon, aquarelle


      Né à Saint-Gilles-du-Gard en 1875, son destin est surtout attaché à la ville de Marseille où il vécut de 1877 jusqu’à sa mort, en 1928. Entre temps, l’artiste aura également habité dans plusieurs villes du Midi (Allauch, Aix-en-Provence, Cassis, Toulon…), mais également à Paris où, dès 1895, il s’installe pendant un an. Sachant qu’il est très difficile de percer sans l’aval de la capitale, il aura souvent par la suite une adresse à Paris, mais toujours couplée avec une autre adresse, provençale celle-là, qui montre bien son attachement irréductible à sa région natale. Paris lui permettra de se lier avec quelques grands créateurs, comme Antoine Bourdelle – qui soutint son travail –, mais aussi d’exposer dans des galeries en vue, en compagnie d’artistes de renom. Deux exemples : en 1909, chez Bernheim, aux côtés de Cross, Signac, Vallotton, Bonnard et Vuillard ; en 1923, chez Bernheim jeune, en compagnie de Pascin, Picasso, Severini, Signac, Survage, Utrillo, Valadon, Valtat, Van Dongen, Vlaminck, Vuillard et Waroquier. S’il fallait ancrer l’artiste dans une « école », ce serait celle des peintres fauves du Midi. Et s’il fallait, sur une photographie, le placer à un rang, c’est aux côtés des Charles Camoin, Auguste Chabaud, Alfred Lombard et René Seyssaud qu’il conviendrait de l’installer, face à l’objectif.

      Son principal biographe, Daniel Chol, relève dans son ouvrage publié en 2005 aux Éditions Chol que « La peinture de Mathieu Verdilhan s’enracine dans le terroir comme le fera l’écriture de Giono ; saine, naturelle, dépouillée dans son alerte puissante, elle est intemporelle, avec ses marins et ses paysans plombés d’un cerne noir comme les saints des vitraux des églises, ces nefs stables et sécurisantes d’un moyen âge secoué par les fléaux et les invasions migratoires. Giono, avec Albin, le héros d’Un de Baumugnes, sera lui aussi en parfaite communion avec cette âme populaire sans fard, avec cette inspiration née de la terre, cette philosophie païenne de la vie et de la mort pleine d’empathie panthéiste et cosmique. » D’autres artistes ont utilisé un cerne noir, comme Marquet ou Rouault, qui, comme Mathieu Verdilhan, dans ses peintures notamment, se sont servis de cette technique qui valorise, par contraste, les teintes éclatantes posées par ailleurs. 

      Dans le catalogue de son exposition L’Ecole marseillaise, Jean-Paul Monery, conservateur du musée de l’Annonciade, à Saint-Tropez, écrit en 2013 à propos de Mathieu Verdilhan que « le port de Marseille est très souvent représenté avec dépouillement dans un style très personnel où diagonales et verticales rythment la composition ».

      Même s’il s’agit plutôt, dans l’aquarelle reproduite ici, de cuirassés du port de Toulon, les termes « dépouillement » et « style très personnel » s’appliquent parfaitement à cette œuvre. Nous ajouterions juste le mot originalité qui est souvent la marque de ce peintre. Il fallait quand même oser, vers 1915, styliser à l’extrême ces bateaux, pour en faire, par l’épure, des sortes de jouets d’enfants. Il fallait être un peu moderne – nous n’irons pas jusqu’à employer le terme d’avant-garde – pour simplifier à l’extrême ces collines, qui ne tiennent que par le support de la couleur, et pas n’importe quelles couleurs : un ocre clair, un ocre marron, et surtout un bleu turquoise qui domine le lieu et donne un tour incroyablement original à cette aquarelle. Enfin, assez unique également est cette manière, ultra personnelle, de traiter la mer, verte, et le ciel, bleu, par hachures verticales savamment posées sur le papier – et avec légèreté. La composition, qui semble un peu enfantine, est en réalité savamment construite par l’artiste, qui offre là quelque chose de véritablement singulier. 

      Si nous élargissions, mais réduisions aussi peut-être un peu la portée de l’artiste, nous pourrions le comparer à un peintre breton, un peu plus jeune que lui, nommé Pierre de Belay (1890-1947). On retrouve chez le peintre de Quimper ce même cerne noir, ces mêmes sujets portuaires, mais avec plus de modernité, d’audace et de personnalité chez Mathieu Verdilhan. Cependant, une exposition présentant conjointement ces deux artistes ne manquerait sans doute pas d’intérêt. Ce serait une occasion de faire se rencontrer, un temps,les ports du Midi avec ceux de Bretagne, à travers deux peintres fidèles à leurs origines, mais dont l’art dépasse les points d’amarrage de chacun. Avis aux amateurs !






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